Une Famille en Or (21)

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UN NOM EN OR : Chez les Rouy, on est du genre fidèle. Le fromage du même nom a toujours sa place à table, bien qu'il ne soit plus dans l'escarcelle familiale depuis quarante ans. «Non seulement on en mange encore, précise Hubert, représentant de la quatrième génération, mais on continue à en commenter la fabrication en connaisseurs!» Une façon savoureuse de rendre hommage à l'oeuvre des ancêtres. 

Tout commence en 1870. Fromager de son état, Constant Rouy fuit sa Lorraine natale, passée sous le joug prussien. Il s'installe à Dijon avec un projet: produire du comté, à partir du lait collecté sur les plateaux du Jura. L'entreprise se développe rapidement et fournit de nombreux villages bourguignons et franc-comtois. L'aïeul ne manque pas d'idées. Pendant la guerre de 14-18, il décide d'améliorer la cantine des poilus en leur envoyant du comté tranché et emballé. C'est le fromage sous vide avant l'heure ! Trop tôt, même, car, vu les temps de transport, le produit arrive souvent fermenté ?

Tenace, il entreprend de conditionner du comté fondu en portions réduites. Il envoie donc en Suisse deux frères, tous frais payés, se faire embaucher dans une entreprise où un procédé de fabrication a été développé avec succès. «C'était de l'espionnage industriel, raconte sans ambages Hubert Rouy. Mais il n'a servi à rien, car les deux frères ont voulu alors monnayer leurs découvertes, et la collaboration s'est arrêtée net. L'un deux a vendu ses services à une autre maison, qui fit du fromage fondu son fer de lance? C'était la maison Bel.» 

Cette parenthèse infructueuse n'empêche pas la fromagerie Rouy de poursuivre son essor à travers, notamment, le Rouy d'or, produit phare de la marque. Ce «fromage de santé», comme le vantait la réclame en insistant sur sa teneur en vitamines, connaît un retentissement énorme en France et à l'étranger. Honneur suprême, les paquebots transatlantiques le présentent sur leur plateau. Le Rouy suprême plaît aussi par son onctuosité et son goût très parfumé. «On disait qu'il sentait tellement mauvais qu'il suffisait de l'avoir avec soi pour n'être plus embêté par personne», se souvient Hubert, amusé. 

Avec Eugène, le fils de Constant, on entre dans la phase industrielle. Outre Dijon et le Jura, il développe son activité en Haute-Saône et dans la Marne. La fromagerie Rouy comprend alors 13 usines de fabrication et d'affinage, qui emploient près de 500 personnes. Son siège est à Dijon, rue de Longvic. Le nouveau patron envoie son fils de 19 ans, Pierre, en stage aux Etats-Unis, pour se former aux méthodes de gestion et de management américains. En 1925, la démarche n'est pas courante. Le jeune homme rapporte de cet exil de trois ans à Chicago des souvenirs inoubliables, dont un déjeuner avec Al Capone! Il se forge surtout une nouvelle vision de l'entreprise, dont la communication devient un instrument essentiel. Pierre signe ainsi un contrat d'exclusivité avec Hergé, lui permettant d'utiliser les personnages de Tintin pour sa publicité.

Le père et le fils proposent aussi à d'autres industriels fromagers de se regrouper dans une structure commune, la SAFR (Société anonyme des fermiers réunis). Basée à Paris, cette structure devient une véritable force commerciale, qui prime peu à peu sur les unités de production locales. «Mon père et ses alliés n'ont pas vu venir la perte de pouvoir, explique Hubert Rouy. En vingt ans, "ceux de Paris'', comme il les appelait, ont grignoté la place des fondateurs.» Ces technocrates incitent les Rouy et leurs partenaires à apporter toutes leurs parts à Genvrain, société agroalimentaire de taille nationale, dans laquelle ils sont relégués au rang d'associés ultraminoritaires. Genvrain sera reprise par Perrier, qui a, depuis, été vendue à Nestlé... L'entreprise familiale a vécu.

Bien qu'il ait été trop jeune pour travailler à la fromagerie, Hubert reste imprégné de l'ambiance du lieu: «Je me revois déambuler dans les ateliers, fasciné par les mastodontes qui soulevaient sans broncher des meules de 100 kilos d'emmenthal et de comté.» Très fier du nom qu'il porte, il évoque avec émotion la cathédrale Saint-Bénigne, pleine à craquer lors de l'enterrement de son père, en 1994. «Voir tant d'anciens employés, après toutes ces années, c'était un bel hommage.» A 54 ans, Hubert Rouy est à la tête de son entreprise de promotion immobilière, la Seger: «J'ai toujours eu dans le ventre l'envie d'être entrepreneur pour perpétuer la tradition familiale. Et mon plus grand souhait serait que l'un de mes six enfants prenne ma suite.»

Spécialisé dans le haut de gamme, le groupe est à l'origine d'une cinquantaine de réalisations dans le centre de Dijon. Deux d'entre elles occupent une place à part dans le c?ur d'Hubert: la Villa Médicis, maison de retraite où sa mère de 88 ans, Isabelle, toujours fringante, passe ses vieux jours. Et la résidence Porte-Wilson, construite rue de Longvic, sur le site de l'ancienne fromagerie. Une autre belle marque de fidélité au souvenir des siens.

[Article de l'Express, publié le

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Date de dernière mise à jour : 22/04/2018

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