
LE MONT SAINT-MICHEL DANS LE PAYSAGE LITTÉRAIRE
La création de l'abbaye par Saint Auber, évêque d'Avranches, est indissociable de l'histoire du combat de l'Archange Saint-Michel avec le dragon, qui débuta sur le Mont Dol. L'Archange terrassa son ennemi sur le Mont-Tombe tout comme l'implantation du culte chrétien sur le rocher mit fin aux cultes païens qui s'y étaient établis. Divers textes latins du IXème au XIème siècle sont consacrés à l'origine du Mont. Le Cartulaire du Mont Saint-Michel, manuscrit du XIIe siècle, débute par l'apparition de Saint Michel à Saint Auber en 708 ; l'Archange ordonne à l'évêque d'édifier une église en son honneur sur le Mont-Tombe, là-même où il a vaincu le démon. Au Moyen-Âge, le Mont Saint-Michel-en-péril-de-la-mer est cité dans Historia regum Britanniae (vers 1135-1138) de Geoffroi de Monmouth. Dans cette œuvre, l'évêque et historien gallois y situe le combat d'Arthur contre le géant Dinabuc. Cette légende a été reprise et adaptée en langue romane quelques décennies plus tard par Wace Robert dans le Roman de Brut. À la même époque, Guillaume de Saint Pair écrit en langue romane les légendes et traditions rattachées au Mont dans Li Romanz del munt saint Michel
Au XIIIe siècle, l'Espagnol Gonzalo de Berceo évoque dans Les Miracles de Notre-Dame, un miracle qui eut lieu à Saint-Michel de la Tombe. Dans son Dictionnaire infernal (1818), Jacques Collin de Plancy mentionne l'existence d'un cercle magique au sommet du Mont auquel seraient enchaînés les démons chassés du corps des hommes, légende qu'il tient du Voyage dans le Finistère, ou État de ce département en 1794 et 1795 (1799) de Jacques Cambry.
Chateaubriand évoque dans les Mémoires d'outre-tombe et Essai sur la littérature anglaise et considérations sur le génie des hommes des temps et des révolutions (1836) la légendaire disparition de la forêt de Scissy en 709, événement à l'origine de la situation du Mont au milieu des eaux. À la fin du XIXe siècle, Paul Féval rassemble diverses légendes qui se rattachent à ce lieu dans Les Merveilles du Mont Saint-Michel (1879). Madame de Sévigné décrit à sa fille dans sa lettre du 06 mai 1689, son voyage non loin du Mont et lui rappelle le séjour qu’elles y avaient fait durant l’été 1661. Au début du XIXe siècle, la comtesse de Genlis raconte dans ses Mémoires inédites (1825) son arrivée auMont Saint-Michel depuis Pontorson et la visite du monument qu'elle fit accompagnée du duc de Chartres et du comte d'Artois avant la Révolution.

Au XIXe siècle, le Mont Saint-Michel est présent dans de nombreux écrits. Ainsi, dans sa lettre du 28 juin 1836, Victor Hugo, en villégiature dans la région avec Juliette Drouet, décrit à Adèle sa visite, entre admiration et effroi. "J'étais hier au Mont-Saint-Michel. Ici, il faudrait entasser les superlatifs d'admiration, comme les hommes ont entassé les édifices sur les rochers et comme la nature a entassé les rochers sur les édifices". Et au cours du même séjour, l'auteur évoque dans une lettre à Louise Bertin "ce sinistre ams de cachots, de tours et de rochers qu'on appelle le Mont Saint-Michel" en 1884, après avoir comparé le Mont Saint-Michel à la dernière merveille de l'antiquité encore debout, Hugo souligne dans une note publiée dans Actes et Paroles depuis l'Exil, l'importance de sauvegarder ce monument qu'il considère comme l'œuvre conjointe de la nature et de l'art. Raison pour laquelle il s'oppose à l'édification de la digue-route. En 1847, Gustave Flaubert est en villégiature en Bretagne avec Maxime Du Camp, aventure qu'il raconte dans Par les champs et par les grèves (1885). Il y détaille notamment son arrivée en chaise de poste par la grève, l'avancée dans la baie, la visite de la Merveille de l'Occident ainsi que celle de Tombelaine. Les 3 et 6 avril 1860, le Moniteur Universel publie en feuilleton une description de la baie et du Mont saint-Michel écrite par Théophile Gautier. Trente années plus tard, Robida consacre quatre chapitres du volume Normandie de la Vieille France (1890) à la « Merveille » et son environnement. Jules Michelet, qui a visité le Mont en 1858, évoque, dans son ouvrage La Mer (1861), les sables mouvants, la plage perfide et la mer nourricière.


Guy de Maupassant, qui a visité la baie en 1879, intègre le Mont Saint-Michel au sein de plusieurs récits. Tout d'abord en 1887, dans Le Horla où le personnage principal raconte sa visite du Mont. Puis en 1882, l'auteur raconte le combat de l'Archange avec le Diable dans une nouvelle publiée dans le Gil Blas. Cette nouvelle intitulée La Légende du Mont Saint-Michel est éditée en volume en 1884 avec Clair de Lune. En 1890, les personnages principaux de Notre coeur se promènent au Mont Saint-Michel.
Au fil du temps, Le Mont Saint-Michel devient un lieu fréquenté par les pèlerins anonymes ou célèbres, les visiteurs de prisonniers et les intellectuels du XIXe siècle venus faire un pèlerinage néo-médiéval. Le nombre de visiteurs s'accroit au tournant du XIXe et du XXe siècle. Si les travaux de restauration contribuent à la redécouverte de ce patrimoine architectural le phénomène s'amplifie avec la création de la digue-route en 1879. Cette construction génère de vives réactions comme celle de Victor Hugo citée précédemment et celle de Guy de Maupassant qui s'insurge dans le Gil Blas (17 juillet 1883) contre les ingénieurs.



Si l'activité commerciale préexistait avec notamment la vente de plombs de pèlerinage, la ville et les commerces se développent au XIXe siècle. Dans un de ses poèmes publié dans Poésies (1911), Judith Gautier vante une spécialité gastronomique locale qui, selon Alphonse Allais dans Les Chroniques du bon sens, publiées dans le recueil posthume A l'œil (1921), est ce qu'il y a de mieux au Mont. La notoriété du Mont Saint-Michel dépasse les frontières hexagonales comme l'ont montré les références dans des textes espagnols et britanniques. En 1912, l'historien américain Henry Adams publie un ouvrage consacré en grande partie au Mont Saint-Michel qu'il avait visité des années auparavant et qui, aujourd'hui encore, attire une foule continue de visiteurs venus voir, comme l'écrit Maurice Barrès dans La Colline inspirée (1913) :