Actualités : ARTHUR SALAGNARD, AÉRONAUTE & REPRÉSENTANT DE COMMERCE.
ARTHUR SALAGNARD À CHAUMONT (61) par Joëlle PHILIPPE.
Chaumont est une commune qui compte 650 hectares de forêts avec une grande diversité des métiers : bucherons, charbonniers, sabotiers, marchands de balai, cercliers, etc.
Alméria Arthur Alexis SALAGNARD est né le 05 septembre 1860 à Chaumont (Orne). Il est le fils de Pierre André Eugène SALAGNARD, (potier), né le 20 avril 1824 à Broglie (Eure), et de Marie Victoire ALLAIS (blanchisseuse), née le 24 août 1821 à Chaumont. Le couple se marie le 14 mai 1846 à Chaumont.
Arthur SALAGNARD part à 18 ans à Paris, pour entrer à l’Ecole Aérostatique. Il revient à Chaumont au lieudit « Au Moulin », exerce la profession de fabricant de clous, mais ne réalise pas de très bonnes affaires. En 1900, il exerce le métier de contremaitre de scierie. Avec son expérience, il s’installe comme marchand et exploitant de bois. Chaumont compte en effet, comme mentionné précédemment, 650 hectares de forêts, ainsi que de nombreuses exploitations de vente de bois.
En parallèle, il est représentant de la Laiterie LAVALOU au Bourg Saint-Léonard dans l’Orne, pendant deux mois de l’année. Il visite pour cette laiterie des clients dans toute la France ainsi qu’en Amérique du Nord, pour la prospection de camemberts à l’exportation, avec de nombreuses villes comme New York, Montréal, Wennubuy (Canada) etc. (Voir ci-après lettre du 03 novembre 1895). LIRE LA LETTRE CI-DESSOUS :
Monsieur le Directeur de la laiterie du Bourg Saint-Léonard (Orne)
Je suis en possession de votre lettre du 26 octobre dernier. Aussitôt reçue, je me suis mis en route afin de voir par moi-même ce que pensait la clientèle. Je suis revenu ce matin seulement, et je suis navré du récit de certains clients. J’ai fait des efforts pour faire revenir une partie de ceux qui ont déserté, mais cela a été peine inutile. Ceux qui sont restés ne prenant que peu de marchandises, il la trouve amère et de peu de qualité somme toute. Plusieurs m’ont dit, presque tous même, « nous continuons avec cette maison, parce que vous nous êtes sympathique et que vous êtes homme de commerce et que vous nous aviez dit que vous étiez intéressé de 2 pour cent pendant une année, sans cela nous aurions lâché depuis longtemps. En effet, les camemberts sont amers mais vous ne devez pont vous en étonner, vos salles sont construites trop horizontalement ainsi que vous égouttoirs, alors les camemberts marinent dans le sérum qui communique le goût d’amer aux fromages. Il y a longtemps, que vous homme du métier auriez dû remédier à cet état grave.
Dans votre lettre, paragraphe 3, vous me dites : Vous savez que les camemberts fabriqués pendant les chaleurs ont toujours une tendance à durcir. C’est moi-même ce que j’ai répété aux clients, qui tous, comme un seul homme m’ont répondu : Alors c’est que cette maison n’est pas de premier ordre, car nos autres fournisseurs nous donnent en été des fromages moins fins qu’en hiver, mais néanmoins biens supérieurs à ce que nous avons reçus de la laiterie du Bourg. A votre paragraphe 7 vous me dites Notre clientèle reste suffisamment étendue pour écouler toute notre fabrication. C’est pour le coup que je vous trouve superbe pour ne pas dire naïf en commerce. Croyez-vous que c’est pour avoir cette réponse que j’ai souffert d’atroces chaleurs pendant deux mois, pour fonder une clientèle d’élite de plus d’un demi-million d’affaires par année ! non vrai, je n’aurais jamais supposé cela. Vous me demandez si dans le cas où je voudrais régler mon compte à forfait, quelle somme je demande ! je voudrais retirer dix mille francs de mon travail et cela pour deux raisons : la première, c’est que n’importe qui, n’importe quel voyageur vous auriez mis à ma place, ne vous aurait jamais rapporté autant de clients, quand même il aurait voyagé pendant une année et vous aurait couté plus de 10.000 francs. La seconde c’est qu’en toute conscience, je crois avoir gagné légitimement cette somme, et si vous êtes conséquent envers vous-même, vous devez comprendre que ma demande n’a rien d’exagéré.
Autre chose : Deux maisons du Calvados, dont l’une fabrique environ 4500 à 5000 camemberts par jour, l’autre moitié moins, sont venus chez moi, me solliciter pour vendre leurs produits. Ces deux maisons étant parfaitement d’accord pour que je les représente ensemble, ils m’offrent une belle prime et naturellement vous devez deviner d’avance, que si j’étais réduit là, je serais forcé de détruire mon œuvre. Ce système ne me va pas du tout, il me répugne même ; je suis trop homme de commerce pour agir ainsi. C’est pourquoi, si je suis compris, je passerai un traité avec votre laiterie, traité conventionnel, par lequel je m’interdirais pendant un certain laps de temps à vendre des camemberts pour le compte d’autres maisons, et je m’engagerais à voyager vingt jours par année pour la laiterie du Château du Bourg, pendant deux ans, sans autres appointements que les deux pour cent par jour. J’irais vous voir vendredi prochain, et nous causerons de cela ensemble. Traitez-moi bien, et comprenez-moi bien, et la laiterie réalisera des bénéfices. Agréez etc. Salagnard.
Le 17 juillet 1893, Arthur Salagnard embarque sur le navire LA TOURAINE au Havre, à destination de New York. Il profite de la laiterie Lavalou pour mettre une étiquette à son nom. Malgré la mention sur l’entête de son courrier, Arthur n’a jamais produit de camemberts. Cette étiquette représente une montgolfière avec une ancre (étiquette très rare) où il est inscrit : AU PROBLÈME. Intriguant ? mais ayant effectué de nombreuses recherches, j’ai enfin eu une réponse à ma question avec Le Journal des Nouvelles d’Alsace du 19 juillet 1883, et le Journal de la Ville de Saint-Quentin (Aisne) du 20 février 1884. En effet, Arthur a eu des mésaventures à bord de ses montgolfières qui se sont bien terminées heureusement. Ci-dessous les articles des deux journaux.
Nouvelles d’Alsace, gazette de Lorraine, 1883-07-19
Une correspondance de Langenberg nous annonçait avant-hier qu’un ballon monté par deux aéronautes avait failli atterrir près de cette localité. Ce ballon, c’était celui qui était parti de Nancy à l’occasion de la fête nationale. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans le Progrès de l’est : Le 14 juillet, à six heures quarante du soir, dans la cour du gymnase municipal de Nancy, les aérostiers Faluba et Arthur Salagnard montèrent dans la nacelle du ballon La Vénus qui cube douze cents mètres, aux applaudissements d’un public nombreux, pendant que la musique du Sport jouait la Marseillaise. D’abord l’aérostat s’éleva lentement à 800 mètres, puis cédant aux courants qui venaient de l’Ouest, se dirigea vers Dieuze. Au moment où il dominait l’étang de Lindre, situé près de cette ville, un orage amassé sur sa route l’arrêta. M. Faluba jeta de lest, et le ballon monta très vite à 2500 mètres. Alors ils eurent sous les yeux un spectacle grandiose : A 800 mètres au-dessous d’eux, le tonnerre grondait, les éclairs fauchaient la nue, pendant que le thermomètre était à +10°. On entendait tomber l’eau sur l’étang de Lindre. Au bout d’un quart d’heure, l’orage était dissipé. Le ballon revint à douze cents mètres. Ici nouvel et grave incident. Trois orages montent subitement, venant de directions différentes. La Vénus, dont les conducteurs sentent une forte odeur de souffre et subissent une violente dépression nerveuse, va être prise dans un triangle de feu. Elle est à deux kilomètres de la terre. M. Arthur Salagnard jeta le dernier sac de lest, pour remonter encore une fois dans les hautes régions. Le ballon atteignit encore 2500 mètres ; mais cette altitude n’était pas suffisante. Les trois orages accouraient menaçants. L’instant était critique. L’électricité qui chargeait l’atmosphère ambiante allait enflammer le gaz er faire sauter le ballon comme une bombe. Il y a eu jeudi huit jours, pareil accident est arrivé à un élève de l’école aérostatique nommé Stevenard, âgé de 22 ans. Ayant fait une ascension à Philadelphie, il fut pris par un orage dans les nues, vit son ballon éclater sous l’action de l’électricité et tomba d’une hauteur de douze cents mètres sur le sol, où son corps fut trouvé carbonisé.
Qu’allaient faire MM. Fabula et Salagnard ? s’élever plus haut était impossible, le lest étant épuisé. Rester là immobiles ? La mort était certaine. Les deux voyageurs, sans délibérer, se cramponnèrent à la corde de la soupape pour décharger le ballon et le ramener plus bas. Au cours de cette manœuvre que la force du vent empêchait de s’accomplir avec la précision désirable, le ballon se déchira au-dessus de l’équateur, dans la région du cercle arctique. Vénus s’abattit avec une vitesse vertigineuse. En deux minutes, elle était tombée, d’une altitude de 2500 mètres à 120 mètres du sol. Les navigateurs aériens étaient suffoqués. Il était temps qu’ils touchassent terre, car ils étaient de nouveau exposés à un accident. Le choc fut rude. Les aéronautes étaient projetés l’un sur l’autre ; l’ancre ne mordait pas ; le trainage était épouvantable ; la nacelle sautait dans un champ d’avoine. Après une course folle d’environ deux kilomètres, le ballon s’arrêta. Il était 8 heures du soir. MM Fabula et Salagnard n’avaient pas eu d’eau jusqu’alors. Mais l’orage éclata et ils furent inondés. Ils se trouvaient près d’un petit village qu’on leur dit être Hellering.
Hellering se trouve entre Fénétrange et Sarrebourg, à 14 kilomètres de cette dernière ville. MM Fabula et Salagnard avaient atterri sur la rive gauche de Bruchbach, au-delà d’un petit bois, le Weyer-Wald, en face du moulin de Gœrlingen. Ils plièrent leur ballon, le mirent dans la nacelle, et gagnèrent le village de Hellering ; ils étaient tellement trempés, qu’on dut leur donner des habits de rechange, et M. Sakagnard acheta une paire de chaussettes. Ils passèrent la nuit à Hellering, dans une auberge. Le lendemain, ils prirent le chemin de fer à Sarraltroff. Ils débarquèrent à Sarrebourg vers onze heures du matin et s’en furent déjeuner à l’hôtel Schneider, près de la gare. À quatre heures et demie ils étaient de retour à Nancy.
JOURNAL DE LA VILLE DE SAINT-QUENTIN (20 FÉVRIER 1884, PAGE 2) :
DE LISIEUX À ETROEUNGT EN BALLON : Le ballon l’Aérolithe, cubant 640 mètres, parti de Lisieux à 5 heures et demie du soir, est venu atterrir à Etroeungt le même jour à onze heures. Il était monté par M. Arthur Salagnard, élève de l’Ecole Aérostatique de Paris, et M. Thibaut, électricien à l’Ecole de Médecine. Les aéronautes, après avoir été poussés par le vent au-dessus de Honfleur, étaient revenus vers Rouen, puis Paris ; entrainés ensuite dans la direction du Nord, ils se rapprochèrent à 400 mètres de terre, aux environs de Breteuil dans l’Oise, où des coups de fusil leurs furent tirés. Il paraît que ce fait inouï de stupidité arrive fréquemment. Il y a quelques années, du reste, aux environs de Solre-le-Château, des chasseurs tirèrent sur un ballon parti de Maubeuge. L’aérolithe passa ensuite au-dessus de Saint-Quentin ; trompés par la nuit, et se croyant déjà parvenus en Allemagne, ces passagers voulurent atterrir vers onze heures, et jetèrent leur ancre qui tomba dans l’Helpe-Mineure, rebondit et finit par mordre dans une flaque d’eau de la rive droite auprès de Quatre-Maisons, non loin de la filature de M. Pecqueriaux.
Une vingtaine d’habitants étaient accourus mais se montaient peu empressés à porter secours aux aéronautes, dont la position ne laissait pas d’être critique. Le vent, assez violent, couchait l’aérostat sur le sol, que la nacelle venait frapper par secousses épouvantables, pour rebondir ensuite aussi haut que le permettait la corde filée jusqu’au bout. La première question des curieux avait été : « Vous êtes des Prussiens ?» et quoique rassurés par la nationalité de leurs visiteurs aériens, ils restaient prudemment à distance. L’un d’eux enfin, enhardi par la boisson qu’il avait prise ce jour-là en trop grande quantité, s’approcha mais ne fut pas récompensé de son bon vouloir : Le cercle du ballon le heurta durement et le renversa. Le garde champêtre arrive enfin avec quelques voisins, et , après trois quarts d’heure d’efforts, les aéronautes purent descendre sains et saufs quoique fortement contusionnés. Monsieur Obled, maire de la commune, leur fit le meilleur accueil et les surprit en leur apprenant qu’ls n’avaient même pas la frontière belge. L’aérostat qui n’a pas subi d’avaries fut replié et conduit à Sains, d’où M. Thibaut a regagné Paris.
M. Salagnard demeuré dans le pays, se propose d’en repartir pour une nouvelle ascension qui se ferait d’Avesnes, le dimanche 24 courant. M. le maire de notre ville l’a autorisé à faire circuler à cet effet une liste de souscription, sous le patronage du conseil municipal, afin de recueillir la somme de cinq à six cents francs, l’excédent de recette s’il y en a, sera versé au bureau de bienfaisance.
Sources : Généanet, filae.com, les archives de l'Orne et de l'Eure, Michel Lebec, lettre et renseignements sur Arthur Salagnard, consultés et scannés sur les dossiers d'archives de la laiterie Lavalou, déposées aux archives départementales de l'Orne à Alençon.
Joëlle Philippe [Camembert-Museum, première publication le 30 mars 2026]
Date de dernière mise à jour : 30/03/2026


