Cann, Bozec, fromagerie de la Chapelle-Launay (44)

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BOZEC JEAN [FROMAGERIE DES TUILERIES, LA CHAPELLE-LAUNAY] par Jacques Dalibert

Nombreux encore sont les habitants du canton de Savenay qui se souviennent des camemberts fameux fabriqués à la fromagerie Bozec de la Chapelle-Launay. Parmi les premières initiatives fromagères de la région, l’implantation de cette activité de transformation ne manque en effet pas d’intérêts. Certes, depuis fort longtemps les grasses prairies de l’estuaire garantissent une production laitière de grande qualité par l’abondance d’herbages et de foins qui nourrissent les troupeaux de vache, assurant l’existence d’une population agricole jusque sur les hauteurs du Sillon de Bretagne. Pour autant, dans notre région, au début du siècle dernier, la transformation industrielle du lait est avant tout basée sur la fabrication du beurre dans des laiteries familiales ou coopératives et non point sur la fabrication de fromages. Du camembert encore moins. Camembert n’est-il pas une commune de l’Orne ? Et puis pourquoi précisément à la Chapelle Launay ? Quoi qu’il en soit, cette fromagerie a marqué doublement la vie de la commune pendant une quarantaine d’années de 1931 à 1969. Véritable débouché économique pour des agriculteurs laitiers encore peu habitués à vendre régulièrement leur lait, l’entreprise a eu localement un impact inévitablement social par les emplois dont elle a eu besoin. Son savoir-faire a porté loin, et très loin même sa renommée, entraînant dans son sillage celui de la commune. Bien en pris à son initiateur qui en fut gratifié en gardant pendant 26 années la confiance de ses concitoyens à la tête de la municipalité.

IL ÉTAIT UN FOIS UNE FROMAGÈRE LÉONARDE. Catherine Pouliquen naît en 1877 à Sainte Sève, près de Morlaix, en pays Léon. Ses parents sont agriculteurs, héritiers de la culture du lin, ils élèvent sept enfants.Elle apprend le métier de fromagère à l’école professionnelle de Rennes, avant de venir exercer son métier à la fromagerie Le Masne-de-Brons à Saint-Etienne-de-Montluc. Elle a alors environ 20 ans. C’est là qu’elle lie sa destinée à Emmanuel Frétaud, chauffeur ramasseur de lait originaire de la Touche-Basse en la Chapelle-Launay. Ils s’y marient en janvier 1899. Après la naissance de leurs deux enfants, Angèle et Émile, ils quittent la fromagerie de Saint-Étienne en 1902 au grand dam de leur employeur pour rentrer au Pays de Catherine où ils créent leur propre fromagerie à Plounéventer près de Landerneau, puis en 1905, tout près de Lanneuffret. L’affaire tourne bien, elle à la fabrication des fromages, lui aux livraisons et à la commercialisation. Leur professionnalisme est renommé jusqu’à l’Exposition Internationale de Paris en 1907 où leur Saint-Paulin remporte deux médailles de bronze, leurs camemberts sont également réputés. La qualité de leur production autant que leur gestion humaine de l’entreprise, forgent au fil du temps une réputation de grande estime dans la région. Au début des années 1920;quelques temps après le décès d’Emmanuel, leur fille aînée Angèle reprend la fromagerie familiale de Lanneuffret. Mariée à Ambroise Cann, fils d’un voisin meunier de Plouédern, elle développe l’entreprise dans la continuité du savoir-faire familial, en s’appuyant sur sa propre compétence fromagère et sur le sens commercial de son mari. Leur production compte du camembert, du Saint-Paulin, et essentiellement du Port-Salut. Après une dizaine d’années d’activité, ils vendent opportunément l’entreprise familiale florissante et décident de tenter l’aventure en créant leur propre fromagerie. Ambroise Cann est homme curieux et entreprenant, il quitte alors la commune dont il est le maire.

LA FERME DES TUILERIES C’est ainsi qu’au début 1931, la famille Cann-Frétaud partie de Lanneuffret en Finistère, arrive à la Chapelle-Launay en Loire-Inférieure, autre pays de Bretagne qu’Emmanuel a quitté sans retour trente années plus tôt. Hésitant entre la Mayenne où ils ont quelques connaissances et la Loire-Inférieure, ils choisissent finalement le pays paternel où quelques cousins producteurs laitiers ne manqueraient pas de leur faire confiance. Les parents et leurs trois jeunes enfants, Alberte, Alice et Ambroisine habitent quelques temps à l’Ebaupin, une maison Glatin, avant d’acheter la ferme Suet, située au-dessus du Champ de Foire. Cette ferme à la rare toiture couverture de tuiles est bien nommée les Tuileries. Dès qu’ils arrivent aux Tuileries, ils installent une petite fromagerie dans les bâtiments de la ferme. Ils collectent le lait dans les environs, avec l’aide de camionneurs patentés (Furet de Campbon et Burgalet de Lavau), en se faisant une place entre la collecte des laiteries de Campbon et de Savenay. Puis aidés de quelques ouvriers et ouvrières qui les ont suivis depuis Lanneuffret-les frères Seac’h Jean puis François et les sœurs Berrou Jeanne, puis Catherine et Marie- ils commencent leur production de beurre puis progressivement de camembert et de Port-Salut. Marie-Anne Cann, sœur du nouveau fromager de la Chapelle, est institutrice à Ploédern, elle vient régulièrement l’été rendre visite à la famille, elle habite dans la maison Glotin. Après quelques années d’activité, semble-t’il laborieuses et des difficultés de trésorerie, Ambroise Cann recherche un associé qui lui permette de maintenir la fromagerie des Tuileries. C’est un jeune directeur fromager de 32 ans tout disposé à s’engager dans ce projet qui se présente. Il apporte ses économies et son professionnalisme. Après quelques mois, en guise d’association, l’affaire se conclut par la vente de la fromagerie des Tuileries à Jean Bozec. Leur association est néanmoins réelle puisque des témoins attestent aujourd’hui de l’existence d’étiquettes de boîtes de fromage à l’entête Cann-Bozec qui ne sont malheureusement pas parvenues jusqu’à nous. Ainsi, fin 1934, après trois courtes années passées à la Chapelle-Launay, la famille Cann quitte la ferme des Tuileries à qui elle a su donner un nouveau destin. Moins à cause d’un échec professionnel que pour des difficultés de trésorerie liées à la vente de Lanneuffret, ce nouveau départ correspond bien au tempérament innovant de Ambroise Cann. Partis de la Chapelle-Launay, ils créent une nouvelle fromagerie au Genêt-Saint-Isle près de Laval en Mayenne, puis tout près à saint-Isle. Ils y fabriquent du livarot, du Pont-l’évêque, du Port-Salut et ils inventent un nouveau fromage, variété de Reblochon qu’ils nomment « le Charmeur ». Après la Libération en 1945, Ambroise Cann y sera maire jusqu’à sa retraite en 1958.

LA FROMAGERIE BOZEC D’origine Bretonne, Jean Bozec est né en 1902 dans une famille d’agriculteurs à Gouezec, commune de la région de Chateaulin. Après des études de fromager à l’école professionnelle de Surgères (Charente-Maritime), puis de Mamirolle (Doubs), il est directeur de fromageries à Montmoreau-Saint-Cybard, près d’Angoulême (Charente), puis à Martigné en Mayenne. Il est marié avec Jeanne Bozec institutrice et originaire de la même commune bretonne. A son arrivée à la Chapelle-Launay, la famille Bozec compte deux enfants, Angèle six ans et Jean deux ans. Ils habitent le bourg, à quelques centaines de mètres des tuileries. Jean Bozec agrandit la ferme de tuiles rouges, il équipe une chaufferie, il construit de véritables salles de travail, rehausse le corps de ferme avec étage, aménage un hall de réception des camions, et un quai de déchargement du lait. Rapidement, il renforce l’effectif confié par Ambroise Cann, notamment les frères S’each et les sœurs Berrou, en recrutant un adjoint professionnel de connaissance, M. Magnier, compagnon de Montmoreau. Puis progressivement, il embauche plusieurs chauffeurs-ramasseurs de lait, des manutentionnaires pour le conditionnement du lait, et du personnel féminin pour l’emballage des fromages, un comptable. Parmi les premiers ouvriers figurent Maurice Briand qui par la suite part apprendre le métier de fromager, Jean Chapron, Gabriel Delasalle, Jean Ouisse, Marc Rambaud, ainsi que Frédéric Lepechour, Maria Paressant, Armandine Allain, Jeannette et Simone Riallot. Raymond Dalibert est quelque temps l’électricien. La maison d’habitation est construite en 1938 dans le jardin de l’ancienne ferme. Initialement destinée à héberger le directeur de la fromagerie, c’est finalement la famille Bozec qui y emménage quelques semaines avant la déclaration de guerre du 9 septembre 1939. François le petit dernier a deux ans . Ils embauchent alors une employée de maison, Denise Briand. Au cours des années 1950 une partie des bâtiments est surélevée pour abriter à l’étage le hâloir destiné à améliorer les conditions d’affinage des camemberts.

LA COLLECTE DU LAIT Avant l’achat de véhicules, les premiers ramassages sont effectués avec les mêmes chauffeurs qu’avait son prédécesseur dans les fermes des environs, à partir de la même collecte. Par la suite, l’achat d’une camionnette inaugure le parc automobile. L’acquisition du premier camion de ramassage, un U23 Citroën, date de la fin 1939, suivi d’un second sitôt la guerre. Pendant la période d’occupation les tournées des collectes sont réorganisées entre les laiteries voisines pour tenir compte du rationnement d’essence. Deux autres camions renouvelleront le parc à la fin des années soixante. Plusieurs chauffeurs se succèdent au fil des ans : Francis Guichard, Louis Lemarié, Jean Surget, Georges Guérin, Michel Ouisse. Avant d’être chauffeur, Georges Guérin est le mécanicien qui entretient les camions et la chaufferie de la fromagerie. Au début, les premières collectes vont vers Malville et Fay et aussi vers la Chapelle, Prinqiau et Donges. Après guerre, l’organisation de la collecte évolue, la prospection se fait d’avantage vers le Sud et vers l’Ouest, évoluant entre les périmètres des laiteries de Campbon au Nord, Savenay à l’Est, Donges à l’extrême Ouest. De 6h30 à 13h00 chaque matin, une première tournée parcourt les villages de la Berthelais, pousse jusqu’à Bellebat et collecte jusqu’à 3000 litres à la belle saison. La tournée se fait alors en deux temps pour un camion d’une capacité maxi de 2000 litres. Dans le même temps une seconde tournée couvre Prinqiau et le Nord de Donges par la Sencie et la Roulais, ramassant un maximum de 4000 litres en plusieurs tours.Passant de deux à trois collectes dans les années 1960, la première est longtemps conduite par Michel Ouisse et couvre Prinquiau, par Caudry, l’Hôtel-Rigaud, tandis que Georges Guérin part vers Donges et Jean Surget assure celle de Pibois, Vérac,l’Ecuray, Prinquiau, Bellebat et la Berthelais. L’accès aux fermes n’est pas toujours facile tout particulièrement l’hiver où les chemins creusés d’ornières et gorgés d’eau boueuse sont loin d’être tous praticables au camion laitier. Au frais près de l’écurie ou au bout du chemin d’accès à la ferme, le laitier hisse les bidons de 20 litres dans le camion avant de les vider dans ses bidons de 50 ou 100 litres.Il remplit séparément la collecte de chaque ferme de façon à l’échantillonner dès le retour à la fromagerie pour en mesurer le taux de matière grasse. Il apporte le paiement du lait qui progressivement tient compte de la qualité variable en fonction des saisons et des fermes. Il apporte également le beurre et le fromage, sans oublier les nouvelles fraîches.

LE PERSONNEL Pendant la guerre et dans les années suivantes, nombre de jeunes gens ont été embauchés comme manutentionnaires, même pour quelques mois seulement. Parmi eux Albert Dalibert, Auguste Dalibert, Georges Dalibert, Raymond Delasalle, Gilbert Gérard, Louis Jagu, Joseph Ouisse. Puis plus tard, Camille Guiller, Albert Iquel, Claude Rajalu, Martial Soreau, Téno Riallot, Daniel Rochet. Sitôt après la guerre, les sœurs Berrou retournent au Pays natal, la famille Magnier quitte la Chapelle au début 1946. Dans les années 1950, Jean Le Dantu, formé lui aussi à l’école de Mamirolle, est le nouveau responsable de la fabrication. Avec le fils Jean Bozec il introduit le procédé de pasteurisation du lait à partie de 1956. A son départ en 1967, Jean Surget le remplace. Jean Seac’h est toujours responsable des expéditions.

LA FABRICATION DU FROMAGE En fin de tournée, chaque camion rempli de lait frais se range en marche-arrière contre le quai de déchargement où les 18 à 20 bidons de 50 et 100 litres sont déchargés. Des renforts viennent aider le chauffeur à vider les bidons dans un des quatre bacs réchauffés pouvant recevoir chacun 1200 litres. Le lait frais est alors coulé par gravité dans des grandes bassines de 100 litres situées en contrebas. Une partie du lait est écrémé pour permettre de composer des mélanges avec du lait entier en fonction du taux de matière grasse recherché. Un camembert contient en principe 45 pct de matière grasse, certains 40 pct, d’autres 50 pct, un taux toujours inscrit sur l’étiquette. Ainsi, pour atteindre 45 pct il faut mélanger 70 pct de lait entier crémeux et 30 pct de lait écrémé ; pour 40 pct il faut mélanger 60 pct de lait crémeux et 40 pct de lait écrémé. Un fromage composé de 100 pct de lait crémeux atteint un taux de 50 pct de matière grasse. Les mélanges tiennent compte du taux de matière grasse du lait collecté. Avant midi, le lait est emprésuré, la fermentation est surveillée et contrôlée.

…. MOULÉ À LA LOUCHE Dans l’après-midi le caillé du lait est formé, il est alors cueilli à l’aide d’une louche et versé du même geste dans un moule à fromage, sorte de couronne métallique, ronde ou carrée, percée de trous. Il faut entre un litre et demi et deux litres de lait pour faire un camembert. Deux à trois mille camemberts sont ainsi moulés chaque jour, autant sont démoulés. Deux salles de travail situées au rez-de-chaussée, une pour 4000 l’autre pour 5000 peuvent contenir autant de fromages moulés ou démoulés. Le lendemain matin le fromage est retourné pour finir l’égouttage. Au matin du troisième jour il est démoulé et posé sur des clayons par lots d’une trentaine de fromages. Les clayons sont montés à l’étage à l’aide d’un élévateur et entreposés au hâloir à température constante. L’affinage dure à peu près une semaine pendant laquelle le fromage se teinte de moisissures avant de retrouver sa croûte étincelante. En attente de commandes, il est conservé en chambre froide.

L’EMBALLAGE L’emballage est quotidien au rythme des commandes. La phase de l’emballage est un moment de grande fébrilité dans la fromagerie, tous les bras sont alors nécessaires, et même à l’occasion ceux de la femme du patron.Les boîtes de camembert achetées neuves sont livrées par milliers par milliers dans de grandes caisses, les « haras » montées à l’étage. Elles sont d’abord étiquetées. Sur la table deux piles d’étiquettes renversées devant lui ou (elle), une pile de boîtes complètes à sa droite, une autre à sa gauche, l’opérateur ou l’opératrice, prend une boîte dans chaque main, frotte la face couvercle sur un rouleau horizontal encollé trempant dans un bac de colle. D’un m^me geste il choque les deux boîtes face à face, puis les tamponne sur chaque pile d’étiquettes et les pose retournées étiquetées. Le clayon de fromages, la pile de papiers et la boîte vide sont disposés sur la table. L emballeuse (M. Paressant et A. Allain), prend d’une main le fromage, le pose sur le carré de papier qui est rapidement plié des quatre coins. De l’autre main elle reprend aussitôt le fromage emballé et le pose retourné. Puis le suivant à la chaîne prend le couvercle d’une main, de l’autre le fromage est mis dans sa boîte et refermé. Les camemberts emballés sont confinés par boîtes de 60 fabriquées sur place par les spécialistes que sont M. Soreau et F. Lepechour. Les commandes se font le plus souvent par lots de 100 boîtes représentant quelques six mille fromages. Les caisses pleines sont descendues par une glissière. En dehors de quelques grossistes venant prendre la marchandise, la plupart des livraisons sont expédiées en camionnette plusieurs fois par semaine à la gare de Savenay à destination des grandes villes de l’Ouest et de la région parisienne. Au gré des commandes, les camemberts parfaitement identiques, sont étiquetés différemment. Le miracle de l’étiquette aidant, certains sont pourtant renommés meilleurs ! Avant la guerre la production compte également un peu de Port-Salut et de Saint-Paulin.

 

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LES ÉTIQUETTES Une grande variété d’étiquettes identifie les camemberts fabriqués dans la fromagerie Bozec. La plupart nous sont parvenues. Elles mentionnent la référence professionnelle du fromager 44J de la Chapelle-Launay, membre du « Syndicat des Laiteries Industrielles de l’Ouest » ou plus directement son nom propre. Les plus anciennes, avant 1957, situent la fromagerie en Loire-Inférieure, c’est le cas du petit carré « Le Sillon de Bretagne » du petit « La Roche tremblante » évoquant les rochers du Helgouat natif du « Dégustateur ». Les autres mentionnent la Loire-Atlantique : « Le Glanet » « La Laitière » « La Belle Blanchette » « Le Tillon » hameau tout proche, « La Roche Tremblante », et le grand carré « Le Sillon de Bretagne », le carré « Fleur de Genêts » « Spécialité des Tuileries » et enfin « Bozec ». D’autres étiquettes sont communes à la fromagerie Bozec et aux autres fromageries membres du syndicat professionnel départemental . Elles ne mentionnent ni le fromager si ce n’est son identifiant 44J, ni la commune, seulement le département. Retenons « les trois Roses » au parfum évocateur, et « Le Petit Nicolas ». Plusieurs étiquettes semblables ont des variantes portant sur le taux de matière grasse (40/45pct) et sur la pasteurisation ou non. Une mention spéciale pour la « Blanche Couronne » au taux de 50 pct de matière grasse, sans mentionner le nom de la fromagerie qui le fabrique 44J, ni la commune d’origine, elle ne manque pas de nous évoquer sans équivoque les vestiges de l’Abbaye de la Chapelle-Launay dont les toitures sont visibles des Tuileries. Peut-être existe t’il d’autres étiquettes non retrouvées. Avis aux tyrosémiophiles.

Bozec-05nv (Chapelle Launay) Loire-At-688nv Loire-At-631nv Chapelle-48nv launay-48

Bozec-02nv (Chapelle Launay) Loire-At-690nv Loire-At-633nv Chapelle-52nv launay-52

Bozec-07nv (Chapelle Launay) Loire-At 693nv Loire-At-634nv Chapelle-50nv launay-50

Chapelle-44 Launay-44nv Loire-At-678nv Loire-At-664nv Loire-at-121nv

Loire-At-696nv Loire-At-684nv Loire-At-667nv Loire-At-660nv

L’ÉLEVAGE DES PORCS Si la fabrication de fromage met en valeur la noble matière grasse extraite du lait, le résidu des égouttures communément appelé petit lait ou sérum, n’en reste pas moins un aliment de base suffisamment riche pour contribuer à la nourriture d’un élevage de porcs. Ainsi très rapidement Jean Bozec annexe un atelier d’engraissement de porcs de plusieurs blocs, une initiative novatrice à l’époque. A partir du début des années 1950, Joseph Couëdel, Marcel Launay et Jean Lemaître ont en charge jusqu’à 900 porcs permanents. Arrivés porcelets « courantins » par lot d’une centaine, ils repartent adultes au bout de deux à trois mois. Un second atelier de 500 porcs voit le jour à l’Hermitage de Campbon. Le lisier de porc particulièrement riche en azote fournit un précieux engrais sous forme de fumier. Les agriculteurs apportent régulièrement leur paille pour servir de litière aux porcs et s’en reviennent ensuite la récupérer sous forme de fumier. A cette époque durant l’été et malgré les fosses à purin, le ruisseau de la Pelletrie a bien du mal à passer inaperçu jusqu’au plus creux de la vallée de la Cure. Au moins, l’irrigation intelligente de cette vallée assure-t’elle une pâture verdoyante en contrepartie des effluves malodorantes.

LA FABRICATION DU BEURRE La matière grasse excédentaire à la fabrication du fromage est utilisée pour celle du beurre. Dans une baratte cylindrique en bois de teck le lait gras est raffermi par secouage, puis malaxé sur une table de bois circulaire afin de le rendre homogène. Il est ensuite moulé en forme d’un épais ruban rectangulaire linéaire avant d’être coupé par livres, grâce au fameux « fil à couper le beurrre ». Plaquette par plaquette, le beurre est alors enveloppé manuellement dans un papier sulfurisé. Cette production secondaire et également saisonnière, permet d’utiliser les excédents printaniers ainsi que les moindres ventes estivales de fromages. Elle représente environ 250 kilos quotidiens de beurre.

UNE ENTREPRISE À TAILLE HUMAINE Unique activité à caractère industriel de la commune, l’entreprise Bozec bénéficie d’une double écoute favorable de la part de la population rurale de la Chapelle-Launay. Les agriculteurs y trouvent un débouché de proximité auprès d’un industriel compétent et impliqué dans la vie de leur commune, tandis qu’une douzaine d’habitants y sont employés en permanence et d’autres y trouvent un emploi saisonnier. Le personnel est recruté dans les environs immédiats au coeur d’une population rurale traditionnellement à l’écart des ambiances ouvrières. Il bénéficie d’une couverture sociale appréciée comptant même une retraite complémentaire. Il en garde aujoourd’hui encore le souvenir d’une ambiance travailleuse et chaleureuse. A plusieurs reprise le patron organise des sorties pour son personnel et leurs familles. Les premières fois en camion-même vers les plages de la Baule ou du Croisic, puis en car au Mont Saint-Michel en 1953, aux fêtes de Cornouailles à Quimper en 1954 ou encore à Quiberon.Les enfants du personnel reçoivent leurs cadeaux à Noël. La semaine de travail se termine le samedi midi par le verre du patron offert au café du bourg. Il y règne en somme une ambiance paternaliste et sociale propre à nourrir une notoriété bienveillante. Le sérieux et la compétence aidant, cela suffit largement pour que le dirigeant de l’entreprise soit sollicité pour être durablement maire de la commune.

FROMAGER ET MAIRE En raison des nombreux bouleversements tout au long de le deuxième guerre mondiale, la gestion de la commune est soumise à rude épreuve. Après le décès accidentel du maire Marcellin Huby en septembre 1939, ce sont les adjoints, maires remplaçants, qui à partir de mi-1940, sont sous la pression des réquisitions quasi quotidiennes imposées par l’occupant allemand, au détriment des populations dont ils ont la charge. Exaspérés sous cette pression croissante pierre Aupiais et Louis Dalibert finissent par jeter l’éponge au début 1945, laissant le poste de maire ouvertement vacant. C’est dans ce contexte que, pendant la période la poche, sollicité par un de ses employés, Jean Bozec accepte, par ordre du sous-préfet, mais à contre cœur, d’officialiser un mariage le 08 mars 1945. ce premier mariage sera suivi de deux autres dans les mêmes conditions jusqu’à la libération du 08 mai. En juin 1945, il est nommé maire par le sous-préfet qui le désigne alors président de la cellule de conciliation du secteur. Il a alors la lourde tâche de régler à l’amiable les différends qui ne manquent pas d’éclater à cette période et d’éviter les règlements de compte entre habitants. Aux élections définitives de octobre 1945, il est officiellement élu maire, puis réélu en 1947 lors du premier scrutin ouvert aux femmes. Ses adjoints sont Pierre Aupiais et Louis Dalibert. Par la suite il est réélu maire en 1953,1959 et 1965. Celui qui avant la guerre caressait le r^ve de créer son industrie fromagère au cœur de son Armorique natale s’ancre alors définitivement à la Chapelle.

LES FROMAGRIES CONCURRENTES Dans ce pays d’élevage les laiteries sont nombreuses. Jusqu’à la fin des années 1960, on en compte une à Donges (Rialland), Pont-Château ((Gascoin), Savenay (Coopérative), Campbon (coopérative), Bouvron, Héric, Notre-Dame-des-Landes, Plessé, saint-Gildas-des-Bois à l’Immaculée, Herbignac (Rialland), Cordemais, et plusieurs à Saint-Etienne-de-Montluc. A l’instar de la Chapelle-Launay quelques unes font du fromage:Donges, Savenay, saint-Etienne-de-Montluc depuis longtemps,ciordemais, Héric, Saint-Gildas-des-Bois. La fromagerie des Tuileries est sans conteste la plus importante en production et en qualité de l’Ouest du département.

L’ ARRÊT DE L'ACTIVITÉ Dans le secteur laitier, la fin des années 1960 marque le début des restructurations de la filière soumise aux pressions économiques des industriels de la transformation du lait. Les laiteries se sont regroupées, cherchant à fidéliser leurs producteurs malgré la baisse du prix d’achat. La guerre du lait a bel et bien lieu. Les producteurs n’acceptant plus de subir une baisse incessante du prix de leurs produits se rebiffent violemment contre leurs laitiers, sur fond de lutte d’influence entre les laiteries coopératives émanant des producteurs de lait et les laiteries privées souvent familiales. Comme les autres ou à peu près, la laiterie Bozec est dans la tourmente, des changement de structure la guettent. La modernisation un temps souhaitée par un des fils candidat à la succession ne s’étant pas faite, les installations ne sont plus très fraîches après 35 années de service. Du moins, elles ne peuvent pas en l’état servir un nouveau projet industriel. La réalité économique s’impose. Des concurrents produisent des fromages à un moindre coût unitaire. Les commandes baissent régulièrement. L’activité de la fromagerie est menacée. C’est dans ce contexte qu’un contrôle sanitaire du fromage à la vente complique encore la situation. Fin 1969, l’industriel décide d’arrêter l’activité entreprise quelques quarante années plus tôt. A 67 ans, l’ancien présidents des industriels laitiers de Loire-Atlantique ferme boutique, non sans chercher à reclasser son personnel remercié sans indemnité de licenciement à l’époque. Certains retrouvent un emploi dans la profession à la laiterie de Campbon, d’autres à Bouvron, d’autres dans des entreprises de la région, à l’hôpital de Savenay. Il vend son fonds laitier à la Colarena naissante de Campbon vers laquelle il encourage ses agriculteurs fournisseurs à se tourner. Les installations sont laissées en l’état, seule la porcherie des Tuileries est maintenue en activité, celle de l’Hermitage est arrêtée. Jean Bozec n’est vraiment en retraite qu’à l’issue de son quatrième mandat de maire en 1971. Il décède en 1976. Jusqu’en 1984, Joseph Couëdel et Michel Dériano continuent d’assurer l’engraissement des porcs, alimentés par la laiterie de Campbon, et depuis 1977, pour le compte de la maison de Maville. Quelques années plus tard, Madame Bozec quitte les Tuileries et se retire chez ses enfants. Une partie des équipements sont vendus, la maison est mise en location, tandis que les locaux de la fromagerie hébergent à partir de 1983 l’atelier Robin de confection de mousse d’ameublement.En septembre 1988, un incendie criminel met fin à toute activité. La maison est vendue en mai 1987.Tournant définitivement la page après le décès de Jeanne Bozec en 1988, les enfants font raser au printemps 1989, les bâtiments de la fromagerie devenus dangereux.

Nulle trace aujourd’hui de toute cette histoire pour le passant à hauteur de la maison des Tuileries. C’est désormais la maison du maçon. Une fromagerie a bel et bien existé en cet endroit au nord de l’imposante maison au toit qui n’a jamais été rouge. Reste la mémoire des hommes et des femmes, restent les photographies et les étiquettes de camembert !

Jacques DALIBERT [Camembert-Museum, première édition  le 23 avril 2021]

Date de dernière mise à jour : 28/04/2021