A la fin du 19ème siècle, après l’épidémie de phylloxera qui touche les Charentes, de nombreux viticulteurs vont se reconvertir dans la production laitière. En 1893, François Hillairet va fonder l’Union Coopérative des Propriétaires Laitiers de Baignes Sainte-Radegonde et ses Environs. C’est un siècle d’histoire de cette coopérative que nous allons vous raconter dans ces pages. Premier document fort intéressant que nous reproduisons intégralement, c’est un historique signé Madame Duranteau.G. qui résume parfaitement l’histoire de cette coopérative, ainsi qu'un article sur la caséinerie et enfin l'historique de la coopérative beurrière raconté par Francis Nau, ancien directeur.

Laiterie Coopérative de Baignes Sainte-Radegonde, Commune de Touvérac, (Charente 16)

CP-Baignes-Entrée-principale

À la fin du 19ème siècle, après l’épidémie de phylloxera qui touche les Charentes, de nombreux viticulteurs vont  se reconvertir dans la production laitière. En 1893, François Hillairet va fonder  l’Union Coopérative des Propriétaires Laitiers de Baignes Sainte-Radegonde et ses Environs. C’est un siècle d’histoire de cette coopérative que nous allons vous raconter  dans ces pages. Premier document fort intéressant que nous reproduisons intégralement, c’est cet historique signé Madame  Duranteau.G. qui résume parfaitement l’histoire de cette coopérative.

LAITERIE COOPÉRATIVE DE BAIGNES SAINTE-RADEGONDE [TOUVÉRAC 16]

Au XVIIIème siècle, Baignes, grosse agglomération du sud-ouest de la Charente, appartenant à la fois à la Saintonge, par l'abbaye de Saint-Etienne et son quartier, et au Petit Angoumois, par la Seigneurie de Montauzier et Sainte-Radegonde, comptait de nombreux petits métiers : cloutiers, Cordiers, gallochers, maillocheurs de chanvre, laisniers, cardiers, boisseliers, bouchonniers, etc., mais aussi quelques manufactures d'une certaine importance : en 1778, deux épingliers, deux fabriques de cierges et chandelles, une « fayancerie» occupant trente ouvriers et neuf tanneries, dirigées par les «bourgeois tanneurs », avec dix-huit ouvriers, et dont le cuir, les peaux de chèvres et moutons étaient dirigés sur les marchés de ventes de Jarnac, Angoulême, Bordeaux.

Petits ateliers, occupant les échoppes, autour de la vieille halle (aujourd'hui disparue) et manufactures à l'emplacement actuel du champ de foire en Sainte-Radegonde, n'existent plus depuis longtemps, mais sont remplacés par une importante industrie laitière, source de richesse pour notre région : la Laiterie coopérative de Baignes, située à l'extrémité est de 1a ville, sur le territoire de la commune de Touvérac, à l'intersection des routes conduisant à la Nationale 10, l'une par La Grolle, l'autre par Chez-Rolland ou Reignac, bordée par la ligne de chemin de fer Barbezieux-Saint-Mariens, et entourée de belles prairies.

Au XIXème siècle, notre fertile contrée produisait surtout du vin pour le cognac. Mais, en 1877, le phylloxéra commença la destruction d'une gronde partie de nos vignobles, et il devint nécessaire de trouver une nouvelle source de revenus.  « Courageusement, le viticulteur se remit à l'œuvre. Il replanta son vignoble en choisissant les meilleurs terrains, mais instruit par le malheur, il fit une part plus large à la culture du blé et, surtout, il se livra aux cultures fourragères. Il acheta des vaches et chercha à vendre son lait. » (M Guérive, « Images de France » Noël 1942.)

Dans nos fermes, s'organisa le ramassage du lait (par les deux filles de M, Gallais, pour sa laiterie de Mathelon, par le père Guillorit, pour celle d’Oriolles).
«C'est alors que, sous l'impulsion d'animateurs, comme Eugène Biraud, en Charente-lnférieure et Edmond Boutelleau, le grand-père de Jacques Chardonne, en Charente, l'industrie laitière ne tarda pas à se développer. Dès 1888, Eugène Biraud, s'inspirant de l'exemple des coopératives de panification, groupait autour de lui soixante propriétaires, et fondait la Laiterie Coopérative de Chaillé. D'autres, voyant son succès, l’imitèrent  (M' Guérive), et créèrent de nombreuses laiteries coopératives charentaises, dont celle de Baignes, fondée, en 1893 par M. François Hillairet, né en 1848, au village de La Perdasse, en Sainte-Radegonde (et décédé en 1927).
Cette société se développa rapidement, grâce au dévouement et aux qualités professionnelles de son fondateur et de ses collaborateurs, et surtout après la grande guerre de 1914- 1918.

En 1929, le volume collecté par voitures à chevaux atteignait huit millions de litres; en 1937, plus de onze millions étaient livrés par les deux mille cinq cents sociétaires de la Charente et la Charente-Maritime. Pendant la seconde guerre mondiale, les difficultés de ramassage, les répartitions de zones arrêtèrent cette expansion et, à la fin des hostilités, comme toutes ses voisines, la Laiterie de Baignes se trouva devant de nombreux problèmes qu'elle put résoudre assez vite, et reprit sa marche en avant.

En 1957, un accord avec la Laiterie coopérative de Reignac-de-Blaye (Gironde), permettait à celle-ci de profiter des installations ultra-modernes de Baignes, ainsi que. de son puissant réseau commercial, pour l'écoulement des produits, tout en conservant, au point de vue financier et juridique, l'autonomie de chacune des sociétés. Un an plus tard, semblable accord était passé avec la Coopérative de Saint-Savin-de-Blaye (Gironde) puis, avec celles de Saint-Bonnet-sur-Gironde et de Clion-sur-Seugue (Charente-Maritime).

En 1958, se produisit une fusion avec la Coopérative de Gablezac-Montendre et, dernièrement, avec celles de Chepniers et Montguyon (les trois de Charente-Maritime).

Ainsi s'est formée une sorte de coopération entre coopératives, permettant une utile concentration industrielle, et 1a sauvegarde de la qualité des produits.
A l'heure actuelle, le ramassage de Baignes est effectué par vingt-neuf camions, transportant chacun deux ou trois citernes de quatre à cinq cents litres.
Pour 1962, la Direction envisage quarante-et-une tournées de ramassage, afin de collecter trente-six millions de litres de lait.

Chaque jour, avant midi, au quai de réception, trois stations de pompage assurent, après filtration, l'acheminement rapide du lait des citernes dans les tanks de réserves, l’écrémage et la pasteurisation suivant de très près ces opérations. La qualité du lait, à la livraison, est surveillée sérieusement par deux contrôleurs qui veillent aussi à l'état sanitaire du cheptel des sociétaires. La laiterie paie à la matière grasse. L'établissement est aussi agencé pour recevoir les crèmes: crème fermière d'une part, et crème laitière provenant des coopératives associées. 

Dès le début, la Laiterie de Baignes s'est spécialisée dans la fabrication d'un beurre très fin, dont la qualité sut vite conquérir d'importants marchés. Les points de vente traditionnels sont à peu près régulièrement répartis sur le Midi et la Côte-d’Azur, en y ajoutant une fidèle clientèle algérienne. Les quantités commercialisées sont de l'ordre de plus d'un million de kilogrammes.
La Laiterie, dotée d'un matériel de pasteurisation et de dégazage, la fabrication du beurre étroitement surveillée, tout permet d'ajouter, à la finesse d'un Beurre charentais, la conservation d’un beurre pasteurisé. En 1956, le premier prix lui fut décerné à Angoulême et, en 1958, au Concours régional de Bordeaux, la médaille d'or lui fut attribuée. Le sous-produit, la caséine, est traité par l'usine caséinière voisine, et une fabrication de poudre de lait écrémé a été mise en route en 1957.

CP-Baignes Ferme-Pré-Fréteau Cp baignes vaches au paturage

De plus, la Coopérative a installé, sur une ancienne propriété de vingt-cinq hectares, acquise au début de son existence, une porcherie de plein air, avec deux mille porcs, dont deux cents truies-mères et, au Pré-Féteau, un splendide troupeau de vaches normandes sélectionnées, sur lesquelles sont expérimentées les techniques d'élevage paraissant convenir à la région.

Il convient de noter l'effort incessant de modernisation, tant du matériel, des bâtiments, des installations ultra-modernes que des méthodes de 1a Direction et du Conseil d'administration, encouragés par la compréhension des sociétaires et qui, par un prodigieux essor, ont fait de notre Laiterie coopérative un établissement d'une importance considérable, le premier du genre dans notre région.

Document signé Madame Duranteau. G. [années 1960)

Évoquer un siècle de l’histoire d’une entreprise, c’est nécessairement bien connaître l’ensemble de ses dirigeants, qui ont réussi à la développer et à la hisser au niveau national, mais c’est aussi une étude approfondie de ses statuts dont voici résumées les dispositions essentielles

L’union coopérative des propriétaires laitiers de Baignes et environs a pour but la fabrication des beurres et fromages en commun, afin d'en obtenir les prix les plus élevés, et l'exploitation d'une porcherie.
Chaque propriétaire s'engage à fournir à la Société tous ses produits hors sa consommation, c'est-à-dire qu'il devra déclarer en entrant le nombre de vaches laitières qu’il possède, et pour lesquelles il aura à payer une cotisation ou mise d'entrée, à raison de 15 fr. par tête. Cette mise d'entrée est destinée à couvrir l'achat et
l'entretien du matériel et des accessoires nécessaires à l'installation de la Société. Chaque sociétaire n'est engagé que pour le montant de ses entrées. Toute latitude est laissée aux sociétaires pour le paiement de leur cotisation à la condition d'en payer une partie en entrant, ils obtiennent, sur leur demande, un certain délai, pendant lequel ils sont soumis à une retenue d'au moins 15 pour cent sur la vente de leur lait;

Il leur est aussi possible d'obtenir l'autorisation de réserver une certaine quantité de lait, soit pour élever une portée de porcs, soit pour faire du beurre pour leur consommation.
Tout sociétaire pourra céder son droit, qui est indivisible, après autorisation préalable du bureau, à condition toutefois que le successeur habite la circonscription sociale.

Le bureau se compose d'un président, de deux vice-présidents et de six membres dans chaque commune de la circonscription, les associés nomment, par vingt sociétaires ou fractions de vingt, un membre surveillant, chargé de marquer et de surveiller les vaches déclarées, les relations du porte-lait avec les sociétaires, l'estimation des vaches en cas de perte, etc.

Le bureau peut prononcer, et sans appel, l'exclusion d'un membre qui aura agi avec fraude en livrant des produits falsifiés ou de mauvaise qualité.

Le budget se compose, en recettes des cotisations versées par chaque sociétaire, du produit de la vente des beurres et fromages, de la vente des porcs, etc. En dépenses de l'achat du matériel, des frais d'envoi des produits, des remises aux courtiers qui ramassent le lait, de l'achat des porcs, etc.
Chaque mois, une répartition de 0 fr. 10 par litre de lait fourni sera allouée aux sociétaires. A la fin de l'année, le bénéfice sera affectée en partie à payer les obligations sorties par voie de tirage au sort le reste sera reparti moitié à un fonds de réserve, moitié distribuée aux sociétaires au prorata de la quantité de lait fournie.

Enfin, ce qu'il y a de particulièrement intéressant dans l'organisation de la laiterie coopérative de Baignes, c'est l'assurance contre la mortalité des vaches. Il sera remboursé aux sociétaires, après expertise, 75 pct du prix estimatif des vaches qui, par mort ou accident, auront été perdues par eux.

Tout sociétaire indiquera le nombre de vaches qu'il aura assurées et celles ci devront, de rigueur, porter la marque de la Société. Les vaches dont la mort serait causée par la force majeure (épizootie, incendie, foudre, etc.) ne seront pas payées au propriétaire il doit, dans les deux cas, justifier de la visite du vétérinaire.

 

 

 

Photo de Hillairet Francois fondateur de la laiterie baignes 16

Hillairet François (Baignes Sainte-Radegonde1848 - Saint Estèphe 1927)
Le 04 décembre 1938, Monsieur Maurice Palmade, ancien Ministre, Sénateur de la Charente-Inférieure et Président de l’Association Centrale des Laiteries Coopératives des Charentes et du Poitou, inaugurait à Baignes, un monument à la mémoire de François Hillairet, Maire de Montchaude, Officier du Mérite Agricole en 1898,  et fondateur de la laiterie Coopérative de Baignes Sainte-Radegonde le 1er juillet 1893. Pour mener à bien son projet de coopérative, François Hillairet se devait de vaincre les réticences des agriculteurs Charentais si méfiants et tellement individualistes à l‘époque, il se devait d’imaginer des moyens pour s’autofinancer, à une époque où le Crédit Agricole n’existait pas encore. Une fois ces difficultés vaincues, et avec beaucoup de patience et de ténacité, sous l’habile direction de son Président-Fondateur, la Coopérative de Baignes acquit, grâce à la qualité de ses beurres, les premières places sur le marché français.

Baignes-la-caseinerie-02 Baignes-la-caseinerie-03

La Caséinerie de Baignes : La caséinerie a été fondée en 1905. Cette date marque l'origine de l'industrie caséinière tant en France que dans le monde. Les débuts furent difficiles pour cette
industrie nouvelle; tout était à créer, le matériel et les méthodes de fabrication. Mais parce qu'elles répondaient à un besoin impérieux, qui était l'utilisation du lait écrémé, ces difficultés furent rapidement surmontées. Et, en 1911, les caséineries de Taillebourg, Luçon, Courçon, et Baignes, formèrent « La Compagnie Internationale de la Caséine » qui traitait à elle seule la moitié de la production française. En 1922, chacune de ces caséineries fut reprise séparément par les laiteries coopératives intéressées. C’est ainsi que 10 laiteries de Charente, Charente-Maritime et Gironde, constituèrent la Caséinerie de Baignes.

Utilisation de la Caséine: La caséine a tout d’abord été utilisée à la fabrication des matières plastiques appelées « GALALITHE ». Les premiers objets en galalithe ont été présentés à l’Exposition Universelle de 1900. Depuis la dernière Guerre, cette fabrication est concurrencée par les matières plastiques à base de résines synthétique. Néanmoins, elle n’est pas entièrement abandonnée, les galalithes trouvent encore leur emploi dans certaines utilisations spéciales : articles de luxe, électricité par exemple. Actuellement la presque totalité de la production caséinière est absorbée par les papeteries pour le couchage des papiers. D'un emploi facile pour le glaçage, la caséine donne au papier plus de résistance, plus de fermeté et une grande imperméabilité. À ce débouché s'ajoute l'utilisation dans la fabrication des colles de toutes sortes : bois, papiers, métaux, verres, porcelaines. Les fabrications de bois contre-plaqués ont employé jusqu'en 1939 d'importantes quantités de colle à base de caséine, mais les difficultés d'approvisionnement ont orienté les utilisateurs vers les colles synthétiques.

Les usines de pneumatiques mélangent de la caséine avec le caoutchouc dans les proportions de 3 à 5 % pour réduire l'échauffement du pneu. Enfin, la caséine rentre dans la composition des peintures à l'eau, des bouillies cupriques, des insecticides, des savons de luxe, des fibres textiles, des apprêts pour tissus, etc... Le marché de la caséine est essentiellement un marché international. L'Argentine, la Nouvelle-Zélande et l’Austral|ie en sont les principaux exportateurs. Les cours mondiaux sont imposés par Buenos-Aires. En Europe, la France est le seul pays exportateur. D'importants tonnages en provenance de notre pays sont dirigés vers l'Allemagne, l'ltalie, les U.S.A. et l’Espagne. L'Allemagne et l'ltalie semblent être les deux clients les plus intéressants pour la France en fonction du cadre du Marché Commun.

[La Caséinerie de Baignes, Information sur une entreprise, document des années 60/70)

Nouveau document original sur l'historique de Baignes, non signé, datant du début des années 1960, qui complète l'historique de Madame Duranteau. Ce même document est repris sous le titre dossier Documentaire d'Usine, sur le site Patrimoine Industriel de Poitou-Charentes.

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Baignes, coopérative typique des Charentes... Ce qui surprend dans l'historique de la LAITERIE COOPERATIVE de BAIGNES, c'est la stabilité avec laquelle, depuis son origine, cette Société a évolué. On a l'impression d'une affaire remarquable de constance dans son développement et son orientation. Bien que créée en 1893, elle ne compte, entre son Fondateur et son Président actuel, M. CHARPENTIER, que trois présidents. De même, depuis le fondateur, le Directeur, M. NAU, ne compte que trois prédécesseurs.

Nous trouvons là une Coopérative beurrière bien typique des Charentes. Elle est, en effet, charentaise dans les conditions mêmes de sa création : les premiers coopérateurs du moment comprirent l'extension immense que fournissait la Charente dévastée par le phylloxéra à une jeune industrie laitière naissante. On sait que la plupart des Coopératives de cette région furent constituées pour cette raison.

Charentaise... BAIGNES l'est également par son produit essentiel : le beurre. Il s'agit d'une production de cru bien typique et présentant toutes les qualités de cette spécialité régionale.
Enfin, BAIGNES s'est aussi montrée une Coopérative charentaise modèle lorsqu'elle fut parmi les premières à réaliser la modernisation générale qui s'est manifestée dans les Charentes au cours de ces dernières années. Il s'agit d'une Coopérative importante qui chiffre, pour 1958, plus d'un million de kilos de beurre. Cette importance et cette qualité sont les termes actuels du développement processif et incessant dont nous parlions plus haut. Les dernières étapes de ce développement sont intéressantes et méritent un examen plus détaillé.

Sa structure, son activité commerciale... La COOPERATIVE de BAIGNES proprement dite comporte 2.500 sociétaires groupés aux confins de la Charente, de la Charente-Maritime et de la Gironde. En 1956, se produisit une fusion avec la '"LAITERIE COOPERATIVE de GABLEZAC-MONTENDRE, mais, si les situations d'alors permettaient cette intégration pure et simple, en 1957 devait survenir un accord très intéressant avec la LAITERIE COOPERATIVE de REIGNAC de BLAYE, intéressant car il permettait la concentration industrielle nécessaire aux techniques modernes et la sauvegarde de la qualité des produits, tout en conservant l'autonomie de chacune des Coopératives. Cette autonomie reste entière, tant au point de vue financier que juridique. Elle permet à la Coopérative de REIGNAC de profiter des installations ultra-modernes de BAIGNES ainsi que de son puissant réseau commercial pour l'écoulement des produits. La formule se révéla si intéressante à l'usage qu'en 1958 des accords semblables étaient passés avec la Coopérative de SAINT-SAVIN-de-BLAYE. Cette union très souple, sorte de coopération entre coopératives, semble très instructive dans certains cas où, pour des besoins uniquement techniques, la concentration industrielle s'impose. Dès 1930, le réseau commercial de BAIGNES était solidement établi sur le Midi et la Côte d'Azur. L'exportation vers l'Algérie a également son importance dans les débouchés. Depuis cette date, ce réseau ne fit que s'affirmer et les améliorations successives de la qualité en sont l'une des raisons importantes. L'écoulement du beurre se fait exclusivement par vente directe. Le beurre de BAIGNES est livré sous des présentations adaptées au désir des différentes régions.

Ses installations et son activité technique... Le ramassage de BAIGNES, effectué par 25 camionneurs, s'est orienté de pied ferme vers une technicité audacieuse : le ramassage du lait en citernes. Chaque camion possède deux ou trois citernes, de 4 à 500 litres. Il a été bien établi, par des essais sérieux, que dans le cas qui nous occupe, l'inconvénient du mélange des laits a été compensé largement par la rapidité du ramassage du lait et de la réception. En effet, toute manipulation de pots de ramassage est supprimée et, au quai, des pompes ME. 155 assurent, après filtration, un acheminement rapide du lait des citernes dans les tanks de réserves. L'écrémage et la pasteurisation suivent de très près la réception.

Le beurre de Baignes...... La Laiterie elle-même, comme nous le disions plus haut, fut dotée, il y a trois ans, d'un matériel moderne de pasteurisation et de dégazage. Depuis avril 1958 le beurre de BAIGNES est régulièrement agréé par Le S.T.I.L. alors que M. BOUTET assure une étroite surveillance de la fabrication et de toute la technique en général. En 1956, le premier prix lui fut décerné à ANGOULEME et, en 1958, au Concours Régional de BORDEAUX, la médaille d'or lui fut attribuée. Ce que poursuit et obtient la Direction est d'ajouter à la finesse d'un Beurre Charentais la conservation d'un beurre pasteurisé. La Laiterie est aussi agencée pour recevoir les crèmes, crème fermière d'une part, qui représente 2 % du de matière grasse reçue, et crème laitière des trois Coopératives voisines dont nous avons parlé plus haut, d'autre part. Le sous-produit, la caséine, est traité à la Caséinerie Coopérative de BAIGNES attenante à la Laiterie. Elle conditionne et exporte elle-même la production de ses adhérents. Le passé fut la réalisation d'un organisme puissant au service de la production laitière régionale, organisme doté d'un outil de travail remarquable avec son installation de pasteurisation et de dégazage de crème pour la production d'un Beurre Charentais d'excellente conservation et gardant toutes ses qualités. Le présent, c'est la constatation de la pleine réussite de cette entreprise, d'une Administration et d'ure Direction sûres d'elles-mêmes, et économiquement libres. L'avenir est garni de projets précis susceptibles de continuer dans les meilleures conditions possibles de rentabilité sur tous les plans et la Laiterie de BAIGNES est en meilleure place possible pour continuer à répondre de mieux en mieux aux besoins actuels de ses producteurs.

Corrélativement, la qualité du lait à la livraison est suivie par deux contrôleurs ; ceux-ci, d'ailleurs, n'interviennent pas uniquement sur l'hygiène du lait mais aussi sur des questions zootechniques en général et les problèmes d'alimentation. Ils ont été formés dans ce but. Ils surveillent l'état sanitaire du cheptel et provoquent, à temps, la visite du vétérinaire. La Laiterie paie à la matière grasse. Les prélèvements sont faits au ramassage trois fois par mois et, les résultats aussitôt transmis au producteur, permettent à celui-ci de suivre le problème de la qualité auquel il s'intéresse. Il règne ainsi un excellent climat de confiance réciproque pour le plus grand bien de tous. Une autre particularité est l'existence de la ferme du PRÉ-FEYTEAU qui appartient à la Coopérative et où celle-ci entretient un splendide troupeau de vaches normandes sélectionnées sur lesquelles sont expérimentées les techniques d'élevage paraissant convenir à la région. Cette ferme, ainsi qu'une porcherie de plein air d'un total de 2.000 porcs dont 200 truies mères ont été établies sur une ancienne propriété de 25 hectares acquise par la Coopérative au tout début de son existence. Cette ferme illustre à quel point la Coopérative tend à être utile à ses adhérents sur tout l'ensemble des problèmes d'élevage laitier.

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Photo-Baignes (camion lait)

1993, Baignes n’a plus de Laiterie…. En sous-traitant la fabrication du beurre de Baignes en Vendée, 3A sacrifie l’usine centenaire de Charente….
« On nous brade contre du lait » résume une des 40 salariées des laiteries de Baignes. Elle vient de prendre connaissance par fax du protocole d’accord signé entre le siège toulousain Alliance-Agro-Alimentaire (3A) et le groupe Vendéen Eurial.
Un protocole qui dès janvier 1994, mettra un terme à une épopée centenaire et se traduit concrètement pour l’unité baignoise par une fermeture pure et simple.
Pour autant, la marque de Baignes ne disparaît pas, puisque la fabrication prestigieuse de ce beurre se fera désormais en Vendée.  « Ce qui nous révolte, ce n’est pas tant la fermeture du site, annoncée depuis mars dernier, mais le chois du partenaire » affirme en chœur les salariés, pour qui cet accord se traduira par des licenciements. « Au moins, avec l’offre de reprise du Groupe Lescure Bougon, nous aurions pu envisager des reclassements, mais là…. »
En effet, des négociations avaient été entamées avec le groupe concurrent Lescure Bougon, qui envisageait de constituer un grand pôle beurrier charentais d’appellation contrôlée (CL du 19 octobre). Une reprise qui n’a pas vu le jour malgré les espoirs des salariés de Baignes. « En exigeant pas moins de 110 million de litres de lait UHT contre le beurre de Baignes, je ne crois pas que 3A souhaitait un accord avec Lescure Bougon. Ils avaient placés la barre trop haut » confie un salarié plutôt amer « Après 30 ans de maison, où vais-je trouver un emploi dans la situation actuelle ? »

Baignes beurre fabrication

On a laissé faire…. « Il y avait des solutions avec Lescure Bougon. On ne s’est pas donné les moyens de les faire passer. Pour nous le reclassement à 300 kilomètres ce n’est pas acceptable » ajoute un de ceux qui a contribué à donner les lettres de noblesse d’une production pour laquelle 3A s’apprête à lancer une campagne promotionnelle auprès des restaurants.
Pour cet autre salarié résigné, l’affaire était entendue « En juin, l’accord avec SODIAL préfigurait le positionnement de 3A sur le marché du lait UHT ». Une concentration verticale qui se fera donc au détriment de 31 salariés de l’unité baignoise (8 d’entre eux à la collecte et une secrétaire gardent leur emploi.
« Depuis 1988, on nous a dépouillés successivement de la collecte et de l ’écrémage. A chaque fois, on nous disait que c’était pour notre bien. En mars dernier, même les politiques ont défilé pour nous assurer de leur soutien mais rien n’a jamais été fait pour sauver cette entreprise centenaire ».
« Jusqu’à ce que François Martinez finisse par nous laisser entendre qu’il fallait sacrifier Baignes pour sauvegarder les 1500 emplois de 3A » conclut furieux un salarié, en plaçant un bandeau noir sur la pancarte des laiteries en signe de deuil.

Alexandre Le Boulc’h (Charente Libre, 1993)

 

Baignes était un ensemble économique qui regroupait : La Laiterie Coopérative de Baignes, pour la transformation du lait en beurre, La Caséinerie Coopérative de Baignes, pour le conditionnement et la commercialisation de la caséine, la SICA ou Société d'Intérêt Collectif Agricole, Charentes-Poitou-Aquitaine, pour le séchage du lait et les produits dérivés comme le gruyère,le camembert et les fromages frais, la CEC ou Coopérative d'Elevage Charentais, pour la commercialisation de porcs et de bovins, et enfin le CIREP ou Centre Inter-Régional d'Élevage Porcin, spécialisé dans la production de porcelets. Pour conclure, nous vous présentons un article de 1993, signé Francis Nau, ancien directeur de la Laiterie Coopérative de Baignes et intitulé "Un Centenaire Bien Discret"

 

La petite histoire locale raconte que, dans les années 1890, un producteur de lait de MONTCHAUDE, nommé François HILLAIRET, eut un différend avec M.NOUEL, industriel laitier à BARBEZIEUX, qui collectait son lait mais l'obligeait à le porter sur le passage du laitier, trop loin de son exploitation. Il n'y avait pas d'autre laiterie dans le secteur et M. HILLAIRET ne voulait pas céder. Il réunit donc, autour de lui, quelques autres producteurs. Ils mirent en commun quelques économies, achetèrent un local, une écrémeuse, une petite baratte; la Laiterie de Baignes était née : c'était le 1er Juillet 1893.
Au-delà de l'anecdote, cette création illustre un phénomène économique important pour la région des Charentes. Le Phylloxéra avait, en effet, dans les années 1880,
détruit une grande partie du vignoble produisant le cognac. En attendant l'introduction des porte-greffe américains, les agriculteurs se mirent à la production de fourrage et de lait, fortement entraînés par les nombreux vendéens, qui s'installaient alors dans la région et qui avaient une bonne expérience de la production animale. C'est ainsi que naquirent à la fin du XIX ème siècle, dans les deux Charentes et le Poitou, toutes ces coopératives laitières qui devinrent productrices de ce "Beurre des Charentes" encore renommé un siècle après.

La Laiterie de Baignes, dirigée par M. HILLAIRET entouré de quelques producteurs, se développe rapidement. Sa collecte s'étend sur les cantons voisins de Charente Maritime. Une véritable petite usine remplace bientôt le modeste atelier du départ. Le beurre en motte, part, chaque matin, pour les Halles de Paris, car Baignes possède alors sa gare. Le lait écrémé est transformé en caséine dans une usine jouxtant la beurrerie et qui deviendra plus tard, la Caséinerie Coopérative de Baignes. Elle devait par la suite, recevoir le lait écrémé de nombreuses laiteries des Charentes et du Sud-Ouest.

Le sérum, dernier sous-produit, sert à engraisser des porcs dans la porcherie de "Chez Cosson" qui, très vite, se double d'un atelier d'élevage qui a vu jusqu'à deux cent
cinquante truies mères produisant plus de quatre mille porcs par an.
Cet ensemble économique, jusqu'à la première guerre s'enracina solidement puis connut, entre les deux guerres, un important essor. M. Hillairet disparu, l'affaire
fut dirigée par Monsieur CLAUZIT en attendant que son petit-fils Monsieur BERRUCHON puisse la prendre en mains, ce qu'il fit jusqu'en 1954.

Le beurre, s'il gardait encore sa présentation en mottes, nécessairement anonymes pour le consommateur, fut rapidement conditionné en présentations individuelles,
plaquettes et rouleaux. C'est alors que commença la notoriété du "Beurre de Baignes", toujours bien vivante sur le marché. La création progressive d'un important réseau de représentants permit, en quelques années, une implantation significative dans tout le sud de la France en plus du marché parisien, sans oublier l'Algérie et notamment ORAN. Avant la guerre de 1940, la production annuelle était de l'ordre de cinq cents tonnes, ce qui situait Baignes parmi les grandes laiteries des Charentes. Puis, vint la guerre, l'occupation et tous les problèmes qui n'épargnèrent personne. La paix revenue, lorsqu'au bout de quelques années, l'économie agricole repartit, une nouvelle équipe d'hommes, sous la présidence de Monsieur CHARPENTIER, dût affronter de nombreux problèmes nouveaux : paiement du lait non plus seulement au litre mais à la richesse en matière grasse, ce qui constituait une petite révolution, puis, paiement
à la qualité bactériologique.

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En même temps, de nouvelles techniques de fabrication faisaient leur apparition et, surtout, la distribution des produits alimentaires changeait de visage. L'usine, dans les années cinquante, fut d'abord rénovée puis, au milieu des années soixante, complètement repensée et reconstruite telle qu'elle est encore aujourd'hui. D'autres laiteries s'étant associées à la Laiterie de Baignes, une usine de séchage de lait écrémé fut construite à la même époque : la SICA Charentes-Poitou-Aquitaine, ayant la même direction et les mêmes services techniques et administratifs que la Coopérative. L'élevage porcin, de son côté, prenait de nouvelles dimensions, en attendant de devenir la base d'une Coopérative d'élevage régionale, bientôt indépendante.

Toute cette évolution était consécutive à une importante extension de la zone de collecte faisant suite à la disparition de nombreuses petites laiteries n'ayant pas les moyens de s‘adapter aux nouvelles conditions tant de fabrication que de mise en marché. C'est ainsi que les producteurs du Blayais, de Chepniers, de Montguyon, de Médillac puis de Montendre vinrent grossir les rangs des producteurs de Baignes. La zone de ramassage allait alors de St-Aulaye, en Dordogne, aux portes de Jonzac, et de Barbezieux à St-André-de-Cubzac. Les cinq ou six cents sociétaires des années 50 étaient devenus six mille, produisant entre 60 et 70 millions de litres annuels, auxquels s'ajoutèrent les 15 millions de litres de la Coopérative de Bergerac. Le Beurre de Baignes, au début des années 70, c‘était 5000 tonnes d'un produit respecté et considéré par le marché comme un ‘produit "haut de gamme" bénéficiant d'une image nationale. 

 

 

 

Beurre-Baignes (12 anv)

Les quatre entreprises jumelées: Laiterie, Sica poudre, Caséinerie et Elevage porcin occupait alor 250 personnes à temps complet. Mais l'économie, tant agricole que générale, évoluait vite. Les marchés des autres produits agricoles celui du cognac en particulier, étaient florissants. Les techniques nouvelles provoquaient une véritable révolution agricole pendant que nombre de jeunes exploitants supportaient de plus en plus mal les contraintes journalières de la production laitière.

Dans le même temps, la consommation de beurre, en butte à la concurrence des margarines de toute espèce et surtout à une modification profonde du budget alimentaire des français, diminuait progressivement. La distribution, quant à elle, passait inexorablement des mains du commerce traditionnel à celles des grandes surfaces avec, comme conséquence, des exigences commerciales plus grandes, de moins en moins à la portée des entreprises moyennes.

Bien conscients de la gravité de ces différents facteurs, les responsables de la Laiterie de Baignes comprirent rapidement que, pour faire face à cette évolution, il était impossible qu'une entreprise moyenne restât seule. Des contacts furent pris avec les autres coopératives charentaises; deux Unions furent successivement créées avec, pour objectif, la mise en commun progressive des politiques et des moyens. Il semblait qu'un ensemble coopératif laitier charentais serait capable d'affronter efficacement les nouvelles conditions économiques. Hélas, cette vision des choses n'était pas partagée par tous et il fallut se convaincre rapidement que, si un regroupement départemental ou régional devait voir le jour, ce ne serait que plus tard... et sans doute, trop tard. La vie n'attendant pas, et la vie économique encore moins que la vie tout court, il devint évident qu'une autre "alliance" devait être trouvée. Un projet avec la Vendée fut caressé, puis abandonné. C'est alors que furent pris des contacts avec l’Union Laitière des Pyrénées ayant son siège à Toulouse mais collectant aussi en Gironde et avec laquelle "Baignes" avait des accords commerciaux.

En 1976, naquit ainsi l'Union Laitière Pyrénées Aquitaine Charentes, devenue depuis, avec l'entrée de Centre-Lait, coopérative du Cantal, l'Alliance Agro-Alimentaire (3 A) .

Le beurre de Baignes se trouvait ainsi au milieu d'une gamme complète de produits laitiers et soutenu par une "force de frappe" commerciale sans commune mesure avec ses moyens propres. De plus, les quantités de lait que la zone ne fournissait plus étaient compensées par celles d'autres secteurs de 1'Union. Mais l'évolution ne s'est pas arrêtée. La production de lait dans notre zone a continué à diminuer; 400 producteurs actuellement avec 30 millions de litres, soit p1us de 50 pour cent de diminution par rapport à 1975 La consommation de beurre, elle, est passée, dans le même temps, de 400.000 à moins de 300.000 tonnes pendant que le beurre de Baignes passait de 5000 à 3000 tonnes. Il faut ajouter à cette désolante régression que l'évolution technologique exige des beurreries de 15 à 20.000 tonnes par an pour obtenir des prix de revient compétitifs.

Ce sont ces différents facteurs qui expliquent que les responsables de l'Al1iance Agro-Alimentaire, dont fait partie notre Coopérative qui a d'ailleurs ses représentants au sein du conseil d'administration, se demandent jusqu'à quand ils pourront conserver l'activité de la beurrerie de Baignes. La rentabilité en est devenue nettement insuffisante et toute entreprise qui veut continuer d'exister ne peut très longtemps accepter une telle situation. Nous savons qu'ils sont à la recherche, comme il y a dix sept ans ceux de "Baignes", d'accords régionaux pour résoudre le problème. Il faut fortement souhaiter qu'ils y parviennent... Car, même si les habitants de Baignes et du canton comprennent que leur laiterie est victime, comme tant d'autres entreprises, de cette folle évolution du monde moderne, ils ne pourraient qu'être infiniment tristes de la voir disparaître au moment où ils s'apprêtaient à fêter ses cent ans de bons et loyaux services.

Francis NAU, ancien direcrteur de la Laiiterie Coopérative de Baignes.

 

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Nous sommes en 2015. Nous décidons de prendre quelques photos récentes du site, en souvenir d'un passé pas si lointain. Aujourd'hui, des bâtiments de laiterie, il ne reste que le bureau de vente ou celui du gardien, transformé en restaurant, avec une grande plaque fixée à un mur, et à côté on trouve un magasin de bricolage... Jadis, on fabriquait ici le bon beurre de Baignes, première marque des Charentes...........

Camembert-Museum, le 16 février 2015.

 

Date de dernière mise à jour : 03/03/2015

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