Vergnaud, Laiterie Frromagerie de Basleville, Villejésus (16)

16-Vergnaud-1 Domaine de Basleville (Villejésus-Aigre)

VERGNAUD FRANÇOIS [LAITERIE FROMAGERIE DU DOMAINE DE BASLEVILLE] [VILLEJESUS 16] par Serge Schéhadé.

L’histoire d’Honoré Dubois, ramasseur de lait pour la laiterie Vergnaud…… Histoires du Pays d’AIGRE, Octobre 2001 : L’Honoré ? C’est le « Père DUBOIS » : un brave homme, né en 1876 à Aunac, qui habite Tusson avec son épouse Fernande et leurs neuf enfants. Il doit travailler très dur pour subvenir aux besoins de sa famille : cultiver quelques champs de petit rapport et, en complément, collecter quotidiennement, par tous les temps, le lait frais pour la laiterie VERGNAUD de Villejésus. Cette dernière activité permet à Honoré DUBOIS d’élever deux ou trois truies et d’augmenter ainsi ses ressources. Les troupeaux de vaches laitières et de chèvres sont nombreux dans la région à cette époque et « l’argent » du lait est un revenu quasi indispensable pour chaque foyer de petits paysans.

Petit, costaud, grandes et fortes moustaches, chaussé de sabots, levé dès l’aube (l’hiver, il fait encore nuit...) notre laitier prend son grand tablier de toile qui n’a plus de couleur et prépare sa tournée : un grand entonnoir muni d’un filtre, un double-décalitre gradué pour la mesure du lait de vache, un demi-décalitre pour le lait de chèvre, une petite caisse remplie de quarts de beurre et de fromages « Le Vergnaud » et « Le Capucin », ainsi qu’un grand crochet qui sert à soulever les seaux remplis de lait.

Comme tous les paysans de l’époque, Honoré doit déjeuner avec le pot de grillons, le pain rôti à la flamme de la cheminée, le vin de la petite vigne, le verre de café et la « goutte » pour réchauffer, surtout l’hiver ! Il attelle sa mule à la charrette bâchée peinte en jaune. Deux guides en cuir passent par les trous de la toile, pour conduire l’animal – véhicule identique pour tous les laitiers – Une quinzaine de bidons de capacités différentes y sont placés en bon ordre : 60 l pour le lait de vache, 40 l pour le sérum ou petit-lait, 20 l pour le lait de chèvre (la traite de ce dernier est beaucoup plus modeste). Le petit-lait est le résidu liquide de la fabrication du beurre et du fromage. Il sert à améliorer la nourriture des nombreux porcs de l’élevage qui dépend de la laiterie VERGNAUD. Le surplus est redistribué aux laitiers pour leurs animaux et revendu aux paysans pour une somme modique. Il faut partir très tôt, récolter du lait très frais pour que le beurre et les fromages soient fabriqués dans les meilleures conditions et conservent la renommée de produits de qualité dignes des tables de grands restaurants de Paris et autres grandes villes.

Le Père Dubois s’installe dans la charrette et « Hue, cocotte ! » Il parcourt près de vingt kilomètres chaque jour : Tusson... Bessé... Ebréon... le circuit s’arrête à la ferme du « Puits Carré » (à l’entrée d’Aigre). L’horaire ne varie pas et, de village en village, on connaît l’heure à laquelle le laitier arrive. Simultanément, son frère Joseph récolte le lait avec un véhicule identique tiré par une jument, à Ligné, Luxé, Fouqueure. En général groupées, fidèles au rendez-vous, les fermières apportent leur précieux liquide dans de grands seaux de fer blanc, remplis aux trois-quarts et bien lourds pour leurs deux bras (c’est le travail des femmes ainsi que la traite). Elles échangent quelques nouvelles, un ou deux potins de la veille qu’Honoré écoute d’une oreille distraite ! Le lait crémeux et tiède passe du seau dans le double-décalitre puis dans l’entonnoir avec filtre disposé dans l’ouverture du bidon.

- « Dis donc, releuves-tu les livrets aneut ? O lè la fin du mois. Quand ét ou qu’t’apportras les sous ?

Chaque fermière remet le livret sur lequel, quotidiennement le père Dubois consigne le nombre de litres recueillis, la quantité de petit lait, le beurre ou le fromage vendus. En échange, un autre livret libellé au nom de sa cliente servira le mois suivant. Au bureau, le comptable, Monsieur VILLENEUVE déterminera ainsi la somme qui revient à chacun. Et c’est notre laitier, la sacoche pleine de billets et de pièces qui fera la distribution le jour venu. Une parole gentille, en échange, et l’attelage démarre... chats et Chiens lèchent les gouttes de lait tombées sur le sol !

Soulever les bidons bien remplis, les placer sur le quai, les faire rouler, vider le lait crémeux dans un grand bac muni d’un filtre, situé à proximité d’une tuyauterie qui amène l’eau chaude et l’eau froide, laver, rincer, égoutter... c’est de nouveau le travail du laitier dès son arrivée à Basleville ! L’eau tiède, blanchie par les dépôts de lait coule dans la rivière et mesdames les truites en raffolent ! Pas le temps de bavarder au bureau. Honoré a hâte de regagner Tusson. Aux beaux jours, il s’assoit sur le marchepied de sa charrette, s’appuie à la paroi du véhicule et savoure un peu de calme. Pour se délasser, parfois, il lit son journal et, bercé par le bruit des bidons qui s’entrechoquent, le pas régulier de sa mule, la monotonie du paysage, rompu par la fatigue, Honoré s’endort... La brave bête connaît son chemin. A la maison, une bonne soupe chaude, la godaille, les « monghettes » et la tranche de jambon frit attendent sans doute notre laitier. L’animal regagne son écurie et déguste sa part d ‘avoine. Les truies impatientes grognent, jusqu’au moment d’être rassasiées de petit-lait. Et il faut repartir, peu de temps après, au « Château-Misère » appelé aussi La Bertelotte, cultiver la terre. A plus de soixante-cinq ans, usé par le travail, Honoré cède sa tournée à son fils Roger qui s’équipera d’un camion.

À travers le personnage d’Honoré DUBOIS à qui je dédie ces lignes, je pense à son frère Joseph, bien sûr, et à tous les laitiers de cette époque qui travaillaient dans des conditions identiques : hommes laborieux, ne connaissant ni repos, ni loisirs, privés même de la possibilité de s’aliter un seul jour pour soigner une grippe ou une bronchite... Pouvaient-ils s’émouvoir devant le magnifique spectacle toujours différemment renouvelé que Dame Nature leur offrait chaque jour, aux premiers sourires de l’aube, dès le printemps ?     Janine AUDOUIN Avec les souvenirs de Jean CHINIER, Albert AULARD et Georges Rousselot.

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La fromagerie était située sur le site de l’ancien moulin à farine de Villejésus. Elle est fondée en 1889 par Mr François Vergnaud, marchand de beurre. Elle comprenait une grande cour intérieure, un quai pour la réception du lait, Un bâtiment pouvant abriter plusieurs véhicules pour le ramassage du lait, une importante porcherie pour utiliser les sous-produits du lait, une salle pour la fabrication des fromages, une petite salle à usage de beurrerie, une cave ou hâloirs pour l’affinage des fromages, un saloir où les opérations de salage des fromages se faisaient manuellement, une salle pour l’emballage, la mise en boîte et l’étiquetage, une salle des machines où des ouvriers devaient s’assurer en permanence du bon fonctionnement et de l’entretien de l’outil de travail.

Monsieur Louis Sorin fut nommé directeur du Domaine de Basleville au tout début du 20ème siècle. Les fromages étaient expédiés depuis la gare de Luxé, vers plusieurs destinations dont les Halles Centrales de Paris. Rappelons quelques unes des nombreuses récompenses obtenues par la Laiterie Industrielle Vergnaud comme en 1891- Paris Diplôme d’Honneur, en 1892- Angoulême Diplôme d’Honneur, en 1905- dans la catégorie beurres de la Vienne, des Charentes et de la Gironde, Médaille d’argent grand module à M. Sorin Louis, directeur de fromagerie de Basleville par Aigre, en 1938 au Concours Général Agricole de Paris (3ème Groupe, Laiteries Industrielles) Hors Concours, Laiterie Industrielle Vergnaud, Domaine de Basleville, à Villejésus (16).

Suite à venir................

Serge Schéhadé [Camembert-Museum, le 23 mars 2022]

 

Date de dernière mise à jour : 23/03/2022