Étiquettes au Forceps !

Étiquettes au Forceps

Je voudrais dans cet article, un tantinet polémique, dévoiler auprès des collectionneurs un des aspects les moins connus de la création d’étiquettes. Sait-on que derrière chaque étiquette de fromage qui voit le jour se cache souvent un grand nombre de projets ignorés ou refusés ? Cette situation est surtout valable pour les étiquettes les plus récentes, celles qui doivent passer sous les fourches caudines et les aléas des tests presque toujours, être victimes de l’arbitraire le plus souvent.

En effet, celles-ci font l’objet de la part de leurs géniteurs d’attentions suspicieuses et dénuées de préoccupation artistique. Ils sont nombreux ceux qui interfèrent dans le processus de création, tous experts, juges et censeurs, aucun n’est vraiment responsable car l’ultime décision est diluée par le nombre d’intervenants. La préoccupation majeure de ces concepteurs est essentiellement mercantile, vendre est leur seul objectif. Les étiquettes issues de ces concertations nombreuses et incertaines ne sont au final que le résultat de compromissions entre des intérêts divergents et contradictoires. Les créations ainsi obtenues ont toutes un air de ressemblance, une même médiocrité, une même absence de personnalité les fait sœurs et les fédèrent. Dès leur conception, il est convenu de manière inconsciente que la norme sera la règle, que l’impertinence ou la novation seront perçues comme des défauts majeurs et rédhibitoires. Le nivellement se fait dès lors vers le bas.

Cette loi jamais exprimée de façon claire et établie découle des hiérarchisations structurelles des sociétés en charge de leur réalisation. Société où le parapluie est l’accessoire le plus utilisé et où le principe de Peter atteint sont apogée. Les responsables ici décrits sont les commerciaux pris dans le sens large du terme, leur implication et leur honnêteté ne sont pas à mettre en cause; on ne doit pas douter non plus de leur désir de bien faire. Prisonniers du système, ils sont à la fois témoins et acteurs de cet état de chose. La mécanique destructrice qui préside à cette décadence est l’application systématique et sans discernement du marketing le plus étriqué. Les créatifs ont fui depuis longtemps cet aspect de leur activité pour se tourner vers des métiers plus profitables, moins encadrés et plus respectueux de leur talent, ce qui bien sûr n’est pas sans conséquence sur le niveau de la création actuelle. Les savoir-faire existent toujours, le livre d’enfants, la bande dessinée ne se sont jamais aussi bien portés et l’animation française est reconnue comme l’une des meilleures du monde. Où sont passés les Léon Bel et les Benjamin Rabier ? Plus aucun décideur ne sollicite les talents pourtant nombreux. Frilosité, manque d’intérêt, de perspicacité, cette responsabilité est abandonnée aux professionnels de la communication ou plus exactement aux responsables commerciaux décrits plus haut, plus préoccupés de se garantir d’un éventuel échec dommageable pour leur carrière que de prendre les risques que seul un créateur d’entreprise ou un artiste indépendant pourrait assumer. C’est ainsi que la qualité de nos étiquettes s’est dégradée au fil du temps et que notre intérêt, à nous collectionneurs, se concentre presque exclusivement sur les étiquettes dites « anciennes ». Cette situation, espérons-le, n’est pas irréversible, des créations de qualité peuvent encore voir le jour mais, hélas, et cela est une réalité, en ce domaine le nombre de possibilités s’est considérablement raréfié. Ajouté à cela le développement des impressions d’étiquettes sur support plastique qui vient compléter un tableau des plus pessimistes.

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Projet d'étiquettes de Mozzarella proposé par Michel Coudeyre à un fabricant de l'Aveyron.

Au début du 20e siècle et jusqu’au milieu des années soixante, les fabricants de fromage se comptaient par milliers, leur production était riche et variée, les fromagers de quartiers avaient à cœur de posséder des étiquettes personnalisées et chaque imprimeur proposait ses passe-partout. Si toutes les étiquettes qui en découlaient n’étaient pas parfaites, toutes avaient de la plus réussie à la plus naïve, le mérite de la sincérité et le charme de la spontanéité.

Aujourd’hui, l’industrie du fromage dépend essentiellement de trois grands groupes: Bel, Lactalis et Bongrain qui phagocytent le marché. En limitant à l’extrême la diversité et la variété de l’offre, cette concentration a porté un coup fatal aux créations d’étiquettes. Ces groupes font appel à des diplômés issus des mêmes écoles commerciales, éduqués aux mêmes méthodes. Profitant d’un même enseignement, ceux-ci sont interchangeables et peuvent sans difficulté passer d’un groupe à l’autre ; en l’occurrence, les cultures d’entreprises sont strictement identiques. L’uniformité qui en résulte n’est pas loin de ressembler à de la stérilité. Ne subsistent plus que quelques marques indépendantes et certaines enseignes, notamment dans la grande distribution qui éditent leurs propres étiquettes, celles-ci utilisant les mêmes méthodes ne sont pas moins décevantes. Restent les rares artisans fromagers qui pourraient se démarquer de ce laisser-aller, mais qui n’ont ni le temps ni les moyens d’y parvenir. Plus aucun imprimeur ne s’attache les services d’illustrateurs ou de créateurs spécialisés comme par exemple Garnaud put le faire avec Jubien Mika. Cette époque est révolue. Même s’ils le désirent ces artisans n’ont plus accès à une création de qualité désormais absente.

Afin d’illustrer le titre de cet article, je décline deux exemples d’artisans préoccupés: une marque de yaourts avec un certain nombre de propositions destinées à remplacer l’actuelle étiquette. L’autre (Voir plus haut), porte sur une mozzarelle produite en Aveyron. Cette dernière demande a été faite oralement sur un coin de table! Là encore, je fais précéder les maquettes présentées par l’actuel conditionnement.

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Au regard du nombre de propositions nécessaires pour obtenir un éventuel accord, vous jugerez des difficultés et des obstacles à franchir lorsqu’on travaille pour l’un des grands groupes précités. Aussi les étiquettes que chacun de nous possède sont-elles bien souvent les survivantes d’un monde cruel. Prenez-en grand soin !

 Michel Coudeyre – [Camembert-Museum, janvier 2013] 

 

 

Date de dernière mise à jour : 25/01/2013

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