Fromagerie Derrien Frère (14)

LA FAMILLE MORVAN, FRÈRE, DERRIEN, DES FROMAGERS DANS PLUSIEURS DÉPARTEMENTS.

Marie-Yvonne MORVAN, naît le 1er août 1876 à Kersco, commune de Ploujean (Finistère), celle-ci, aujourd’hui, rattachée, depuis, à Morlaix. Ses parents sont Guillaume Morvan (1846-1881) et Jeanne Rivoal (1849-1909), mariés le 18/10/1868 à Pleyber-Christ, près de Morlaix. En 1890/1891, elle est élève à l’école de laiterie de Coëtlogon à Rennes (35) où elle apprend le métier de fromagère. Il fallait d’abord réussir l’examen d’admission. Le 15/07/1890, elle obtient une bourse d’Etat d’un montant de 250 francs pour le semestre. C’était le prix de la pension ; cela représente à cette époque environ le prix d’une vache. Les études durent seulement six mois. Elle est reçue à l’examen du 1° semestre 1891 (15/07/90 au 15/01/91) fixé au 14/01/1891. Elle obtient donc le certificat d’instruction des Écoles Pratiques de laiterie. Une médaille de bronze lui est décernée. Sa promotion comptait neuf élèves. Le 19/02/1891, elle est autorisée à poursuivre ses études pour un trimestre et obtient, à nouveau, pour cela une bourse entière. Le 07/07/1891, elle est reçue à l’examen, à la 3° place, avec une note de 17,2 et une mention Bien. Au vu de ces bons résultats, l’école lui décerne à nouveau une médaille de bronze et elle est autorisée par le Ministère de l’agriculture qui mandate le Préfet, à poursuivre ses études et sa demi-bourse est prolongée. Nous n’avons pas la certitude que Marie-Yvonne ait continué ses études malgré l’autorisation qui lui est donnée. Elle est peut être rentrée à Ploujean courant juillet 1891. Sa sœur, Françoise, née en 1878, voulait faire les mêmes études en 1893. Elle obtient également une bourse d’État mais elle ne sera pas admise car elle ne réussit pas l’examen du 22/08/1893.

Marie-Yvonne était une maîtresse femme, très énergique mais pas facile à vivre. Vers 1892, la famille MORVAN, après la mort du père, dut quitter Ploujean. Elle avait été ruinée suite à la longue maladie (7 années) du père et les mauvaises affaires d’un oncle co-exploitant. Marie-Yvonne venait tout juste de terminer ses études à Rennes. Ils arrivent en Normandie fin 1892, probablement, à Morteaux-Couliboeuf, près de Falaise (14). Mme Morvan mère, Jeanne, trouva un emploi de cuisinière dans un château local, chez Mlle de Vandoeuvre et, lors du recensement en 1896, elle est cuisinière pour Monsieur Vignioboul, directeur de la fromagerie de Morteaux-Couliboeuf, construite en 1894, pour le compte de Julien Bessard-du-Parc, fromager à Bernières-d’Ailly (14). Nous trouvons, également, comme employés dans cette fromagerie : Yves Morvan, 23 ans, Marie Morvan 17 ans, enfants de Jeanne ainsi que Rivoal François, 33 ans et son fils Jean 12 ans et, également, Jeanne Yvonne Morvan et son époux Émile Martin, né à Paris en 1865. Le couple aura Lucie, en 1894, Hélène en 1898 et Lucien en 1904, tous nés à Morteaux. Ils travaillaient à la fromagerie et devait avoir un bon poste dans la mesure où ils avaient une employée à leur compte ! Dès 1893, Marie, par son ardeur au travail et son « caractère de cochon » est vite montée en grade et à 18 ans, elle avait, paraît-il, 40 hommes sous ses ordres chez Charles Gervais à Neuchâtel-en-Bray en Seine-Maritime.

Nota : Qui est Charles Gervais (1830-1892) ? Né dans la région de Fontainebleau, commis du mandataire qui recevait aux Halles de Paris, l’expédition quotidienne des fromages de la fermière de Villers-sur-Auchy, nommés « Petits Suisses », il s’intéressa tant à ceux-ci qu’il s’associa avec l’expéditrice et déposa la marque. Voir historique sur ce site.

C’est là qu’elle a connu en 1894 son futur mari, Charles Alfred Eugène FRERE, originaire d’une petite ferme de la commune de Quièvrecourt à quelques kilomètres au sud de Neuchâtel (76). Il n’a, à priori, aucun lien avec Malvina FRERE de Saint-Pierre-sur-Dives (14). Beau garçon, c’était un ‘’ paysan ‘’ dans le bon sens du mot, et ‘’ plutôt rêveur ‘’ mais très bon chanteur ; il aurait été sollicité pour entrer dans les chœurs de l’opéra de Paris. Il avait également de réels talents d’architecte. Un peu avant son mariage, Marie Morvan partit dans une fromagerie à Oust en Ariège. Elle devait être fiancée, à 18 ans, et pour éviter la tentation !!- elle s’est  ‘’exilée’’ en Ariège. Cette fromagerie fabriquait du camembert et aussi des boîtes à fromages. Il s’agit probablement de la fromagerie du Baron de Bardies et du Comte Paul de Geloes, ouverte en 1892, devenue en 1897 la Fromagerie d’Oust. Elle a pu mettre en application son savoir-faire acquis d’abord à l’école de laiterie à Rennes puis en Normandie, pour la fabrication du camembert et du Port Salut. Le mariage eut lieu à Neufchâtel-en-Bray le 25/02/1895. Deux enfants y naitront Antoinette, le 4/12/1895 (+ 14/03/1974 à Falaise 14), et Charles le 5 mai 1897 (+1/02/1953 à Saint-Derrien 29) près de Landivisiau. Le jeune couple est déclaré cultivateur. Après le retour en Bretagne fin 1897, un troisième enfant, Gervais naît à Morlaix le 3/04/1903 (+23/06/1962 à Morlaix 29). Il est curieux de constater que les enfants se prénomment Charles, pour l’un et Gervais pour l’autre ! Une reconnaissance envers son ancien employeur ?

Antoinette se marie à Morlaix le 1/07/1919 à Joseph DERRIEN né le 19 décembre 1893 à Saint-Martin-des-Champs (29) (1893 – 1970). A cette occasion, Eugène Frère et sa femme achètent pour leur fille une propriété de 102 hectares (42 ha de terres et 60 ha de bois) à Cerqueux près d’Orbec-en-Auge (14). Dates : Eugène Frère (1868 – 1944) ; son épouse Marie-Yvonne (1876 – 1956).

 

La fromagerie de « La Petite Lande » Cerqueux, près d’Orbec (14)

Derrien-08nv (Orbec en auge)

Joseph et Antoinette Derrien prennent, aussitôt après leur mariage, possession de cette ferme et y fabriquent du camembert. Le couple a 3 enfants : Marie (1920), Jacques (1923) et Thérèse (1926). Au début, les camemberts fermiers étaient vendus sur le marché de Lisieux (14), puis furent très demandés sur les marchés de Rouen et Le Havre. Il fallait donner à la boîte ronde traditionnelle une image de marque, facilement identifiable. C’est vers 1925 qu’un photographe d’Orbec fut invité à venir photographier, à Cerqueux, Marie, fille du couple alors âgée de 5/6 ans, assise dans une brouette ou la poussant, habillée en traditionnel costume du Pays d’Auge. La ‘’Petite Fermière’’ était née. Etiquette bien connue des tyrosémiophiles. On peut noter, sur cette étiquette, que l’adresse de la fromagerie est à Orbec et non à Cerqueux, plus valorisant face aux fromageries d’Orbec. Il y a eu d’autres photos prises, plus tard, dans la mesure où l’on trouve des variantes d’étiquettes de la ‘’Petite Fermière’’ sur les boîtes ! (1) En 1932, à la suite d’une épidémie dans le troupeau des vaches (99 animaux périront), qui devait être la fièvre aphteuse que le couple décide d’arrêter l’exploitation de ce domaine que reprend Eugène FRERE, le père.

 

La fromagerie de l’Ormelet à Damblainville (14)

En 1934, Joseph et Antoinette rachètent à Louis Goujon, banquier à Falaise(14), une ancienne filature puis minoterie, équipée d’une roue hydraulique sur la rivière l’Ante, au pont de l’Ormelet, à Damblainville (Calvados). Ils font construire une fromagerie et cave en 1936 et 1937. Joseph Derrien trouva un autre usage pour la roue hydraulique : la nuit la génératrice chargeait les accus de la camionnette électrique utilisée pour le ramassage du lait. Cela a fonctionné pendant plusieurs années ; le rayon d’action était peut être restreint mais la fromagerie de l’Ormelet était à l’époque considérée comme celle qui avait le plus gros litrage au km. Les tournées de ramassage faisaient environ onze kilomètres. On n’a donc rien inventé en 2020 puisque l’on faisait rouler des véhicules électriques dans les années 1930, voire avant !!! L’étiquette de le ‘’Petite Fermière’’ fut bien sûr reprise et d’autres seront créées dont le camembert du paquebot « Normandie ».

Derrien-46nv (Damblainville) Derrien-33nv (Damblainville) Derrien-60nv (Damblainville)

Faits divers : Le 16 juin, M. J. Derrien, fromager, et sa famille quittent leur propriété de Damblainville après en avoir confié la garde à deux personnes réfugiées du Nord. M. Derrien qui revient au bout de trois jours constate que sa maison et sa fromagerie avaient été visitées pendant son absence. Il manquait de très nombreux objets et fromages ainsi que plusieurs porcs. La gendarmerie de Morteaux-Couliboeuf ouvrit une enquête qui établit que J.L., 65 ans et la Veuve F. P. avaient fait main basse sur quelques fromages ce qu’ils avouent. Extrait du journal L’Ouest-Eclair en date du 28 août 1940.

Marie Derrien deviendra par son mariage Marie ARTOIS et s’installa à Falaise. Un drame se produisit le 07/06/1944, lors du 2° bombardement de la ville de Falaise. La veille, le jour donc du débarquement, Marie Artois avait accouché d’une fille, Odile, dans la cabane du jardin ! Le couple Derrien et Marie Morvan, venus les visiter se trouvaient dans l’abri de jardin avec Marie, et son mari lorsqu’une bombe détruisit l’édicule tuant Alain, 2 ans (né le 10/05/1942), et écrasa le landau d’Odile qui fut sauvée par miracle. Marie Artois eut un troisième enfant, Geneviève. Leur fils Jacques s’occupa avec ses parents de la fromagerie mais la cohabitation était difficile ; ensuite il fut en co-gestion avec sa mère après le décès de son père le 2 mai 1970. En même temps, il a dirigé une fromagerie à Notre-Dame-de-Fresnay(14) pendant 2 à 3 ans. Il a eu, aussi, un centre de ramassage de lait à GER dans la Manche et le lait était traité à Damblainville, (plus de 90 kms), ce qui n’était pas rentable. Le couple Derrien n’a fabriqué que du camembert à 50 % de matière grasse ! Antoinette décède en 1974. La fromagerie fut exploitée, après, par la Coop.Synd.Prod.Lait (C.S.P.L.C) qui la fermera. Le camembert ‘’La Petite Fermière’’ sera commercialisé par la laiterie Préval de Saint-Germain-du-Pert (14). La production hebdomadaire est de 8 000 camemberts. En 1981, les bâtiments furent cédés à Monsieur DIAZ pour y fabriquer des plats préparés sous le nom « la roue d’Auge »

Derrien-10nv (Damblainville) Derrien-25nv (Damblainville) Derrien-02nv (Damblainville)

On peut noter que sur les étiquettes figurent toujours les deux noms ‘’ DERRIEN FRERE’’

La fromagerie de Notre-Dame de Fresnay, près de Saint-Pierre-sur-Dives (14)

Derrien-100nv (N-D-de-Fresnay)Jacques Derrien, fils de Joseph, avait acheté (par caprice !?) vers 1965-1967 après avoir quitté la fromagerie de Damblainville, une petite fromagerie, à Notre-Dame-de-Fresnay (14). . Elle fut très vite revendue à Jacques Guichard. Les étiquettes nous apprennent que celle-ci était située à la ferme de la Varinière, créée par Léa Delaunay, épouse Bedouelle, fin des années 1885. Elles portent la marque « J. J. DERRIEN » pour Jean-Jacques, prénom du fils aîné de Jacques Derrien. Nous aurons l’occasion de revenir sur d’autres membres de cette famille qui compta bien d’autres fromagers !

Michel LEBEC [Camembert-Museum, le 28 Avril 2021]

Bibliographie : Inspiré de l’historique de la famille Morvan par Maurice Lécrivain (35)

Archives départementales du 14, 29 et 76

camembert-muséum Serge Shéhadé.

Date de dernière mise à jour : 05/06/2021