Laiterie de Corneux I (70)

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La laiterie de Corneux (70)
 
En 1885, Maurice Grillot, installe une beurrerie, dans les bâtiments d’un moulin, dépendance de l'ancienne abbaye des Prémontrés, à saint Broing, au lieu-dit Corneux, situé à 6 km au nord de Gray. En bordure de la vallée de la Saône, c'est une région de polyculture où les 3/4 des exploitations agricoles comptent moins de 15 ha cultivables. L'économie agricole est en crise depuis plusieurs années suite à l'effondrement des cours des céréales et la substitution de l'élevage laitier à la culture des céréales est présentée comme une réponse pertinente à cette crise. Jusqu'alors l'élevage laitier est peu développé, traditionnellement avec les excédents de lait, on fait dans les fermes un peu de beurre, vendu sur les marchés et avec le lait écrémé des fromages maigres. Seules, quelques exploitations situées dans l'agglomération grayloise et bénéficiant à ce titre d'une véritable rente de situation, dispose d'un cheptel laitier leur permettant d'assurer l'approvisionnement en lait et produits frais d'une population estimée à 8.000 personnes.
Ce projet de beurrerie, marque donc le passage d'une économie fermière à un stade industriel et une économie d'échanges commerciaux, extérieurs au marché local. En absence de références régionales, Maurice Grillot, s'inspire des installations beurrières danoises, considérées à juste titre comme les plus modernes d'Europe. Les Danois viennent de passer de la production fermière à l'industrialisation, grâce à une organisation coopérative qui contrôle l'ensemble de la filière, de la sélection du bétail et la production du lait (ils pratiquent déjà le contrôle laitier) à l'exportation du beurre et du bacon, en particulier vers le marché anglais.
 
Ce passage au stade industriel, à été rendu possible grâce à l'écrémeuse centrifuge. Si, l'Allemand Lefeld et le Suédois Gustav de Laval, sont associés à son invention, d'autres ingénieurs dont les Danois Nielsen et Petersen, vont contribuer à sa mise au point, à l'augmentation de son rendement et de son débit. Le progrès appelant le progrès, son utilisation va induire l'usage d'énergie motrice en beurrerie : machine à vapeur et surtout de l'électricité. Gain de temps, gain de place, rendement amélioré, cette modernisation permet d'envisager une fabrication en continu du beurre. Dès les premières années de fonctionnement, la laiterie de Corneux, vise l'excellence. Outre les médailles obtenues lors des concours régionaux ( Vesoul, Gray, Epinal, Nevers …), les médailles d’or glanées au concours général agricole de Paris en 1887, 1888, 1890, associées à une médaille de bronze obtenue à l’exposition universelle de 1889, témoignent d’une qualité de beurre appréciée et reconnue. Les nombreuses publicités dans la presse nationale, mettent l'accent sur les différents beurres commercialisés et insistent particulièrement sur les critères de qualité.
 
Beurre extra fin, frais, demi- salé, salé Pureté et qualité supérieure garantie
Franco de port pour toute la France à partir du kilo.
Fabrication danoise seul procédé assurant au beurre la finesse, la fraîcheur
 

Les termes de "garantie pur", sont couramment utilisés par les entreprises qui souhaitent se démarquer en garantissant leurs produits dans un marché où les fraudes sont fréquentes. La principale fraude étant de vendre sous la dénomination beurre, un produit qui n'est qu'un mélange de beurre et margarine. Un vaste réseau commercial couvre les régions de l'Est et du Sud-Est, mais Paris semble être le principal débouché. Parfois appelée Centrale laitière de Gray, la laiterie dispose dans cette ville, de deux magasins de vente et d'un entrepôt au 6, avenue Carnot, où le beurre est conditionné pour être expédié. Les colis (plombés) déposés en fin d'après-midi en gare de Gray, sont réceptionnés le lendemain à partir de 5 heures et distribués dans la capitale. Cette commercialisation par colis postaux est très prisée des classes sociales aisées, qui n’hésitent pas à payer plus cher des produits originaux. Ainsi, jusqu'à la seconde guerre mondiale, il est courant d'acheter son beurre, son vin, ses alcools et bien d'autres produits directement à la production.

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En cette fin de siècle, Maurice Grillot, présenté comme un précurseur, est devenu l’exemple de la réussite dans le secteur de l'industrie beurrière française. C'est ainsi qu'il se voit attribué une médaille d’Or par la puissante société des agriculteurs de France en 1888 et l'année suivante, à l'occasion de l'exposition universelle de Paris, il est promu chevalier du mérite agricole. À noter, qu'un autre haut-saônois est également promu, il s'agit de Joseph Graber, de Couthenans, qui vient de présenter pour la première fois à Paris des bovins de race Montbéliarde.

La presse relate en termes élogieux cette réussite. Ainsi, dans un article signé E. de Cherville, paru dans le journal le Temps du 30 septembre 1892 et repris dans l'Avenir démocratique de la Haute Saône du 30 octobre 1892, on peut lire :
 
" Dans une rapide excursion que nous venons d'accomplir en Haute-Saône, nous avons visité un grand établissement de laiterie qui nous a semblé s'inspirer de ces principes et doit influencer sur la prospérité des environs. Il est situé à Corneux, près de Gray, où Monsieur Grillot, qui l'a créé et le dirige, s'est proposé d'en faire une véritable usine à beurre en centralisant les produits des admirables pâturages au milieu desquels serpente la Saône et il a réalisé sa conception avec une intelligence à laquelle il est juste de rendre hommage.La laiterie de Corneux, recueille le lait de quarante-cinq communes des alentours, elle le traite d'après la méthode danoise que l'éminent directeur de l'agriculture M. Tisserand, avait il y a déjà bien des années signalée à l'attention des cultivateurs français. Les écrémeuses Burmeister, fonctionnent à Corneux et les crèmes recueillies sont soumises à l'action du froid, on emploie pour les convertir en beurre, les grandes barattes danoises modifiées par M. Grillot ; l'usine transforme quotidiennement 8.000 litres de lait. Le beurre est immédiatement expédié. Les laits écrémés ne sont pas transformés en fromages, ils vont à une porcherie modèle annexée à la laiterie et qui ne renferme pas moins de 350 animaux.
Cet établissement dont tous les détails sont à louer a singulièrement stimulé le désir de la possession de vaches chez les paysans, en même temps qu’il devenait une source de gros revenus pour les cultivateurs des environs. C’est à ces titres qu’il nous a paru intéressant ; l’excellence de ces produits, qui après dégustation, nous ont semblé pouvoir lutter de finesse avec les meilleurs Isigny, finira par décider les laiteries de la région à renoncer aux vieilles méthodes en leur démontrant que les beurres trop disposés à rancir sont l’inévitable conséquence des crèmes qu’on laisse vieillir une semaine et quelques fois davantage avant de les transformer."
 
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L'agrandissement et la spécialisation de la laiterie, qui emploie 9 personnes, se poursuivent, comme en témoigne cet article publié en 1894 sous la signature de Jules Sicard, dans un ouvrage intitulé "Franche-comté" :
 
« L’usine est installée sur un terrain de 2 hectares, permettant toutes extensions. Le bâtiment principal comprend au rez-de-chaussée une salle de réception des lait et un laboratoire d’analyses. Un ascenseur permet d’élever les bidons au premier étage où fonctionnent les écrémeuses (débit : 2500 litres/heure). La crème est ensuite dirigée vers la beurrerie dotée de barattes danoises, délaiteurs centrifuges, malaxeurs, machines à glace. L’usine dispose de l’électricité et est desservie par un chemin de fer Decauville qui facilite le transfert des produits à l’intérieur de l’usine. Pour assurer l’exécution rapide des commandes, une maison de vente est installée à Gray, où le moulage et l’emballage du beurre sont effectués d’après les meilleurs procédés. Le beurre est fabriqué le matin même du jour de l’expédition et les produits sont expédiés en caisses plombées. Une telle organisation, dans laquelle les lois de l’hygiène sont si scrupuleusement observée, devrait promptement acquérir une légitime notoriété. De nombreux débouchés se sont ouverts et de hautes récompenses ont couronné les travaux de Maurice Grillot, qui récemment encore était l’objet d’une distinction des plus honorifiques et recevait, pour ses services rendus à l’agriculture, la croix d’officier du mérite agricole.
Pour compléter sont œuvre, M. Grillot a entrepris la stérilisation du lait pur, auquel il conserve toutes ses propriétés nutritives, sa fraîcheur et sa saveur premières. L’opération qui se fait aussitôt après la traite, assure une stérilisation complète qui permet de livrer au public un lait d’une pureté et d’une richesse absolues, d’un goût agréable et capable de supporter les lointains voyages sans la moindre altération, avantage inappréciable au point de vue de la santé publique, notamment dans l’alimentation de l’enfance. Il est recommandé par tous les médecins. Le lait stérilisé préparé par la Laiterie de Corcieux, marque le « le lion » se vend à Gray et au 6, rue de Chantilly à Paris, ainsi que dans toutes les bonnes pharmacies. »
 
Le 30 juillet 1903 le journal "le Réveil" annonce que Maurice Grillot, s'associe à A. Thibaud, ainsi que l'ouverture d'un magasin de vente au 4, rue de Maubeuge à Paris, qui sera suivie par celle d'un autre magasin au 11, rue blanche. L’abbé Grossard, écrit en 1906 dans un article intitulé "le nouveau Corneux" :
 
"La perfection de l’outillage, les nouveaux procédés de fabrication du beurre, ne tardèrent pas à donner à cette laiterie, une des plus importantes de l’est de la France, une renommée que les établissements similaires auront peine à atteindre. On y traite environ 30 000 litres/ jour pour extraire tous les produits : beurre, fromages, lait condensé, tout est fait dans cette usine, aux machines puissantes, qui contrastent si étrangement avec l’aménagement modeste de presque toutes les laiteries des environs. Des expéditions sont faites dans le monde entier."
 
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La zone de collecte du lait s'étant agrandie, des centres de collecte sont établis dans les communes et afin d'éviter de longs transports en voiture à cheval, des annexes sont installées en 1905 à Tincey? en 1910 à Vellexon, en 1911à Bucey lès Gy et à saint-Seine-sur-Vingeanne en Côte d'Or.
Dans les décennies suivantes, le site de Corneux va changer plusieurs fois de main : d'abord les Fromageries Rouy, dont le siège est au 20 bis, rue de Longvic à Dijon, prennent le contrôle de la société Grillot- Thibaud, apportant un savoir-faire notamment dans la fabrication de gruyère et emmental, mais également de fromages à pâtes molles, commercialisés sous le nom de Rouy et d'une spécialité de fromage fondu connue sous le nom de Rouy fleur de gruyère.
A la fin de la première guerre mondiale, la société Rouy, ouvre dans la région de Jussey, fief de la coopération laitière en Haute-Saône, trois fromageries à Noroy-lès-Jussey (gruyère), à Vitrey-sur-Mance (emmental l'été-carré Rouy l'hiver) et Coiffy en Haute-Marne.
 
C'est à cette époque que la société est reprise par la "laiterie des fermiers réunis". Bien que le nom laisse supposer un groupement coopératif de fermiers, il s'agit en fait de la société "Albert Jonot et Cie". Cette société, qui possède de nombreuses laiteries situées dans la grande couronne de Paris, se partage avec la société laitière Maggi, l'approvisionnement en lait pasteurisé de l'agglomération parisienne. Elle installe d'ailleurs à Corneux, une unité de fabrication de lait concentré, permettant la production de 1000 à 1200 boîtes/jour..
 
En 1929, à la suite du décès de son Pdg Monsieur Jonot, la "laiterie des fermiers réunis" passe sous le contrôle de la "société Genvrain & Cie". C'est une véritable holding regroupant 9 sociétés et quelques 150 laiteries et fromageries en France. Ce groupe va durant l'entre-deux-guerres développer et diversifier son activité fromagère. En 1934, la société en nom collectif dite "Laiterie des fermiers réunis" devient "la société anonyme des fermiers réunis" : la Safr.
Entre les deux recensements officiels de 1903 et 1929, le nombre de beurreries et fromageries est passé en Haute-Saône de 69 à 244, la concurrence devient rude. Les producteurs de lait s'organisent en syndicats ou en coopératives laitières, c'est le cas des 39 producteurs locaux qui livrent depuis toujours à la fromagerie de Corneux et qui le 26 janvier 1924, avec à leur tête Jules Barrat et Robert Ruchet, créent la coopérative laitière de saint Broing, Velesmes et environ, dont le but est de vendre au meilleur prix leur production laitière. Dès la première année, lors du renouvellement du contrat, après de longues négociations, ils obtiennent de la laiterie de Corneux, une plus-value de 5 centimes du litres et une prime de contrat. Cette prime va être capitalisée, afin de constituer le capital social nécessaire à l’installation d’une laiterie, si les offres d’achat de lait s’avéraient non acceptables. Sagesse ou moyen de pression ? Peut-être les deux, mais l’histoire fait le tour du département et Charbonnel, le directeur des services agricoles, n’est pas le dernier à citer en exemple les producteurs de la coopérative de saint-Broing, qui en s’unissant pour la vente de leur production laitière, ont obtenu une augmentation substantielle du prix du lait, tout en gardant leur entière liberté de décision.
 
En 1929 : la laiterie de Corneux collecte 5.914.479 litres de lait, dans 76 communes, c'est la plus importante laiterie du département de la Haute-Saône.
La collecte du lait par camion s'étant généralisée, l'existence même des annexes se justifie de moins en moins et leur fermeture intervient :
En 1937 pour l'annexe de Vellexon : suite à la décision de la famille de Marnier, de Ray-sur-Saône, de mettre en vente le château de Vellexon avec ses dépendances, dont le bâtiment de la fromagerie avec son droit d’eau et sa turbine.
En 1938 pour l'annexe de Tincey : cette beurrerie qui emploie 5 à 6 personnes sous la direction de Monsieur Destaing, se trouve en concurrence directe avec la coopérative fromagère de Tincey.
En 1938 pour l'annexe de Bucey-lès-Gy, qui plutôt change de main. Le syndicat des producteurs de lait du secteur de Bucey-lès-Gy dénonçant le contrat avec la Safr, Auguste Raby, gérant de l’annexe depuis 1911, profite de l'opportunité pour reprendre le contrat de fourniture de lait et s’installer à son compte, secondé par son fils Robert.
La mobilisation générale entraîne une diminution du personnel du site de Corneux, qui perturbe le fonctionnement même de la laiterie.
 
Effectif du personnel 1938 | Hommes 1938 | Femmes 1941 | Hommes 1941 | Femmes
Directeur 1 0 1 0
Agents de maîtrise 4 0 2 0
Agents de bureau 0 1 0 1
M-O Spécialisée 10 2 9 1
M-O Ordinaire 7 0 0 5
Chauffeurs et mécanos 9 0 8 0
Total du personnel 31 3 20 7

 

  Pendant toute la durée de l’occupation, la laiterie va assurer en priorité l’approvisionnement de l'agglomération grayloise en lait de consommation.. De même, la production beurrière étant privilégiée, la production de gruyères est abandonnée. Malgré l'équipement de certains camions de gazogènes, le rationnement d'essence compromet l'organisation de la collecte du lait. C'est ainsi qu'en application du programme de rationalisation de la collecte laitière décrété par l'administration centrale, le Groupement Interprofessionnel laitier de la Haute-Saône impose à la Safr l'abandon de la zone de collecte de ses anciennes annexes et en contre-partie lui accorde en contre-partie la collecte de certaines communes qui jouxtent sa zone grayloise.

La zone de ramassage de l’usine de Corneux se trouve donc limitée aux communes de : Gray - Mantoche - Autrey-lès-Gray - Fahy - Auvet - Oyrières - Chargey - Ancier - Corneux - St Broing - St Loup et Nantouard - Velesmes - Champtonnay - Cresancey - Noiron - Arsans - Vadans et la Grande Résie.
 
En 1952, la fromagerie de Noroy-lès-Jussey cesse son activité, suivie en 1954 par la fromagerie de Vitrey.
En 1963, alors que l'élevage laitier se développe en Haute-Saône, la Société anonyme des fermiers réunis présente dans le graylois depuis 40 ans, ferme la laiterie de Corneux et cède sa zone de collecte à la Fromagerie Bongrain d’Illoud (52). La Safr, va concentrer son activité sur la laiterie de la Cense à Xertigny (88), ex-fromagerie Rentz (les Petits amis) et se constituer en Haute-Saône, une nouvelle zone de collecte dans la partie nord-Est du département, par reprises successives de petites fromageries privées, mais en concurrence sur le terrain, avec les établissements Marcillat, installés à Corcieux (88) et la coopérative laitière Luxovia de Luxeuil.
 
Gérard GIBEY. [Camembert-Museum, le 28 janvier 2013]

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 14/06/2015

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