Martin Armand, Négociant Affineur de Fromages (70)

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Armand MARTIN - négociant et affineur (70) par (Gérard Gibey)

Décédé en 2006, à l'âge de 93 ans, Armand Martin, qui se définissait comme négociant et affineur, a laissé un recueil intitulé "Mes mémoires - 1934-1984 - un demi-siècle d'activité dans les produits laitiers". J'adresse tout particulièrement mes remerciements à sa fille Josette, qui m'a permis de découvrir ce document et autorisé à publier ce texte.

C'est lors d'un concours national de l’emmental se déroulant à Vesoul au début des années 1970, que j'ai rencontré pour la première fois Armand Martin. Puis, nous nous sommes retrouvés à diverses reprises, notamment lors de réunions de la guilde des fromagers, en présence de notre prévôt Pierre Androuet, de nos amis Jan Bachot, Jean Desray…, mais, c'est surtout au soir de sa vie que j'ai eu le plaisir de recueillir auprès de lui des pans de l'histoire de l'industrie laitière et du commerce des fromages en particulier. Voici donc un aperçu de l'histoire de cet homme, dont le nom et le souvenir restent profondément attachés au monde fromager en Franche-Comté et Lorraine.

Né en 1913 dans le Territoire de Belfort, Armand Martin, se retrouve en 1927 en Haute-Saône, plus exactement à Colombier, village situé à 8 km au nord de Vesoul, où son père s'installe marchand de fromages. Comme dans toutes les activités où travail et famille sont étroitement mêlés, il participe dès son plus jeune âge à l'entreprise familiale. Après l'école, il se trouve maintenu dans cette voie par la nature des choses, il sera marchand de fromages, comme son père. C'est donc dans son sillage, qu'il va acquérir un "savoir-faire" fait de travaux manuels, de pratiques, usages, rigueur, découvrant progressivement le caractère de chacun des fromages, la réalité et les multiples aspects du commerce des produits laitiers. Son service militaire effectué, il se marie en 1936 avec Gabrielle Richardot, originaire de Montigny-lès-Vesoul. En décembre de la même année, le siège de l'entreprise est transféré à Noroy-le-Bourg, a 14 km à l'est de Vesoul, dans une belle et vaste propriété baptisée "le clos aux houx".

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Très vite, il comprend que la qualité du relationnel est à la base du succès du commerce. Homme de contact, mais doté d'une forte personnalité... naissante, ayant tendance à s'emporter assez facilement, il me confiera qu'il dut souvent à ses débuts, se modérer afin de ne pas bousculer les us et coutumes du négoce. Mais, il apprend très vite et s'impose rapidement comme le fournisseur incontournable des collectivités et hospices, mais également des épiceries et crémeries de la place. En quelques années, le chiffre d'affaires est multiplié par 6. Un dépôt est ouvert au 7, rue des halles à Vesoul. ll est vrai que la Haute-Saône compte alors quelques 240 beurreries et fromageries, qui font régulièrement appel à des intermédiaires pour écouler leur exceptionnel plateau de fromages : camembert - carré de l'Est -coulommiers - munster - saint Rémy - Brie - Port-Salut puis saint Paulin - gruyère et emmental - voire fromages de Hollande..., sans oublier le beurre et le metton utilisé pour la préparation de la cancoillotte. Pour répondre à la demande, il compléte son plateau en s’approvisionnant dans les départements voisins.

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La qualité moyenne de certains fromages, entraînant parfois des retours, ne peut le satisfaire. Exigeant et souhaitant une qualité, aussi constante que possible, il projette d'installer des caves d'affinage et de stockage, afin de suivre lui-même la maturation des fromages, d'ailleurs cette exigence, se traduira dans la devise de la maison : "vendre bon, pour vendre mieux". Mais en septembre 1939, c'est la déclaration de guerre et il est mobilisé. Les travaux sont différés et en son absence, ses parents et son épouse vont s'efforcer de maintenir l'activité commerciale durant "la drôle de guerre", alors que dès février 1940 se met en place l'organisation du ravitaillement et que les cartes de rationnement font leur apparition.

Rendu à la vie civile fin août 1940, il retrouve avec plaisir son épouse Gaby et sa fille Josette, née en son absence. Durant la période de l'occupation, les mesures d'encadrement de la production et du commerce des produits laitiers, mises en place par l'Etat français, modifient profondément l'activité des entreprises. La circulation des produits laitiers est particulièrement encadrée, outre les réquisitions, des bons de circulation sont obligatoires pour la commercialisation des fromages. Alors qu'on manque de tout, qu'il faut des bons matière pour obtenir un sac de ciment et autres matériaux, il reprend son projet et installe des caves d'affinage dans les dépendances du clos aux houx.

 Précurseur, il va convaincre des fromagers haut-saônois, confrontés à l'éternel dilemme "produire …, encore faut-il vendre...!", que l'avenir appartient aux produits de qualité. Il propose de normaliser le format des fromages et afin de promouvoir ces produits, de les affiner et de les vendre, sous une même marque. Parmi les fromageries qui adhérent au projet, on trouve : Lecorney à Gourgeon - Michel à Arbecey - Mussot à Pont-du-Bois - Perriot à Villers-le-sec - Raby à Bucey-lès-Gy - Semon à Breuches-lès-Luxeuil - Tornare à Vantoux qui vont durant l'hiver, produire des munsters laitiers, qui seront affinés à Noroy et commercialisés sous étiquette A. Martin.

Dans un second temps, il passe des accords commerciaux avec des fromageries lorraines, qui en pleine expansion et en l'absence de services commerciaux structurés, ont besoin d'intermédiaires pour écouler leur production. Ainsi dès 1947, il devient dépositaire pour la Franche-Comté des produits des laiteries Saint-Hubert à Nancy et Beauséjour à Neufchâteau (maison Avid). La laiterie de Beauséjour (88I), s'engageant à produire un petit format commercialisé sous la marque "Petit Géromé des amateurs" et un camembert vendu sous la marque "le fin gourmet". Cet accord va durer une dizaine d'années. Ainsi, le commerce et les consommateurs vont découvrir des fromages fabriqués dans diverses fromageries de Haute-Saône et des Vosges et commercialisés sous étiquettes : Munster et Géromé des amateurs, puis des pâtes molles : le fin gourmet - le super gourmet, le camembert des rois... autant de marques déposées, faisant la fierté d'Armand Martin.

Le munster des amateurs, produit phare de la gamme, va lui permettre de conforter sa position sur les marchés de l'Est, mais également de se faire connaître aux halles de Paris. C'est là, d'ailleurs qu'il rencontre monsieur Nigon, industriel laitier à Coutances et qu'un accord est conclu pour la fourniture d'un "véritable camembert de Normandie", venant enrichir le panel des produits proposés par les établissements Martin. Ainsi, les camemberts, produits par la société des laiteries du Pont de la Soulle, vont transiter par Noroy, avant d'être distribués et commercialisés dans l'est de la France.

A partir de 1950, le paysage laitier change profondément, alors que la production laitière est en nette augmentation, les fromageries du Doubs et Jura se spécialisent dans la production de gruyère de Comté qui obtient son AOC en 1952, alors que les fromageries de la zone basse de Haute-Saône -Haute-Marne et sud des Vosges, optent pour la production d'emmental, dont les cours sont alors porteurs. Le mouvement de concentration des laiteries est engagé, beaucoup de petites fromageries privées, produisant du beurre et une diversité de petits fromages, n'osent investir car souvent sans succession, vont disparaître. En aval, le regroupement des sociétés à succursales multiples (Casino - Docks franc-comtois - les économiques bisontins - la Comtoise... ), annonce la concentration de la distribution. Cette évolution ne lui échappe pas et il va s'efforcer d'être référencé par ces nouvelles sociétés, tant en Franche-Comté, qu'en Bourgogne.

Pour compléter sa gamme, il devient dépositaire des fromageries Grosjean et Graf (crème de gruyère),Juragruyère (Comté), Albert Jaray à Nompatelize (88), Paul Jaillon à Oelleville (88) et Fro-blanc dirigée par Antoine Jaillon, à Pagny-la-Blanche-Côte (55), Henri Hutin, à Lacroix-sur-Meuse (55), puis Bongrain à llloud (52), dont il participe en 1956, au lancement du Caprice des Dieux. Mais, la France fromagère étant d'une grande richesse, il est également dépositaire des produits d'autres régions provenant des fromageries : Prugne à Clermont-Ferrand (saint Nectaire-fourme-cantal), du Velay à Brives-Charensac (spécialités de la Haute-Loire), Rouzaire à Tournan-en-Brie (Brie de Meaux- » Melun-Coulommiers), Burgniard à la Roche-sur-Foron en Haute-Savoie (Tomme de Savoie-Raclette), René Chilliard à Varacieux dans l'lsère (saint Marcellin), les beurres d'Elle et Vire et bien d'autres.

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En 1956, l'Union laitière Vittelloise annonce ses ambitions avec la construction de la fromagerie de l'Ermitage à Bulgnéville. L'ULV propose à Armand Martin, de devenir dépositaire de leurs produits et des munsters fabriqués à Bulgnéville, vont être commercialisés sous étiquette munsters des amateurs. Ce partenariat commercial, ‘qui va se consolider d'année en année, est à la base de la création d'une société de distribution. L'A.G constitutive de la Sicalest, qui réunie les principaux souscripteurs : l'Unionlaitière Vittelloise, les sociétés Martin, Lieblich-Bretz, Davoine,... se tient le 14 décembre 1963, au clos des houx à Noroy-le-Bourg. Armand Martin, est le premier président de cette nouvelle société, qui basée à Bulgnéville est toujours en activité. C'est d'ailleurs, un autre haut-saônois : Jean-Paul Garnier, domicilié à Breuches-lès-Faucogney, qui lui succédera à la tête de la Sicalest.

Souvent lors de nos rencontres, Armand Martin, évoquait la qualité de ses relations avec lesdirigeants de la fromagerie de l’Ermitage, avouant, que des liens amicaux s'étaient rapidement tissés entre-eux. On sentait dans ses propos un profond respect et admiration pour le professionnalisme de l'équipe dirigeante et en particulier les présidents : André Ballot (président de 1931 à 1970) et son successeur Henri Galotte, les directeurs F. Utzmann, puis J-Ch Le Squeren, ainsi que le directeur commercial J.L Gries, considérant l'expansion de cette Union coopérative, solidement installée aujourd'hui en Lorraine et Franche-Comté, comme l'exemple même de la réussite de la coopération laitière dans le grand-est.

Malgré une situation très satisfaisante, il cherche à diversifier son activité. A la question pourquoi...?, il répond "quand on n'avance plus, on recule ...!" C'est un peu par hasard qu'il apprend que des caves d'affinage sont à vendre à Nozeroy dans le Jura. L'achat est conclu le 4 janvier 1963, la SA Martin & Cie, qui a pris le nom de Fromages de France, prend pied au cœur du Jura et se lance dans l'affinage de fromages de gruyère de Comté, qui seront commercialisés sous la marque "le comté de nos rois… le roi des comtés". L'opportunité d'affiner des morbiers à Nozeroy, se présente en 1967. Un accord est passé avec une fromagerie du Doubs et une marque "morbier de Nozeroy" est déposée. Mais, l'année suivante, c'est la rupture et Armand Martin, doit chercher un nouveau fournisseur de fromages. La solution ne va pas venir du Jura, mais des Deux-Sèvres…! C'est en effet, lors d'une rencontre à Dijon, que Armand Martin et monsieur Cargouet directeur de la coopérative de Lezay, décident de collaborer. Les morbiers fabriqués à Lezay, seront affinés à Nozeroy. Il convient de préciser que la fabrication du morbier est alors libre, ce fromage ne bénéficiera d'une AOC, limitant sa zone de fabrication qu'en décembre 2000. Cet accord va déboucher sur la constitution de deux GIE : Marcolait-Jura, qui assure le fonctionnement des caves et la mise en marché des produits affinés et Fromagis, qui assure la commercialisation sur le marché de Rungis. En toute logique, la SA Martin, rajoute à sa carte la gamme des fromages de chèvre de la coopérative de Lezay.

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En 1973, Armand Martin, fête ses 60 ans, bien que peu pressé de prendre sa retraite, il va toutefois préparer sa succession. D'abord, il rachète les caves de Nozeroy à la SA Martin, afin dit-il "garder quelques occupations"... ! (il les revendra en 1984). Ensuite, il va trouver un preneur pour la SA, en la personne de Henri Bernard, négociant en produits laitiers, qui pour assurer une transmission en douceur, va en qualité d'associé, découvrir les rouages de l'entreprise avant d'en prendre les rênes. En 1975, le siège et l'activité de la SA Fromages de France, sont transférés à Andornay, village situé entre Vesoul et Belfort, où l'activité se poursuivra jusqu'en 1992.

Alors que le calme s'installe sur le clos aux houx, son épouse Gabrielle, qui durant quarante ans fut son bras droit, veillant en permanence au bon fonctionnement de l'entreprise, peut enfin consacrer du temps à aménager avec beaucoup de goût son logis et les extérieurs. Fin 1979, Armand Martin, prend définitivement sa retraite et avec son épouse, ils vont partager leur temps entre Carqueranne et le clos aux houx. Mais, en 2002, le décès de Gaby va rompre cette sérénité. Homme passionné, à la mémoire sans faille, c'est en 80 pages, particulièrement documentées et illustrées, qu'il a rédigé ses mémoires, évoquant et commentant, avec une précision d'horloger (franc-comtois ...!) la chronologie des principales évolutions du commerce des produits laitiers durant ce demi-siècle, période durant laquelle son entreprise de négoce et affinage a connu une exceptionnelle expansion pour devenir la SA A.Martin & Cie - Fromages de France.

Après avoir durant un demi-siècle personnalisé les étiquettes de ses fromages, il fut atteint de thyrosémiophilie... et avec beaucoup d'humour, il assurait que c'est une longue maladie, qui ne coûte pas cher à la Sécu...mais dont la guérison reste problématique, car malgré les efforts, il y a toujours une étiquette tant désirée, qui reste introuvable !

Gérard GIBEY - novembre 2013


 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 19/03/2015

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